Affaire Epstein : pourquoi la Grande Caraïbe a été un maillon central

L’affaire Jeffrey Epstein est souvent racontée comme un scandale américain mêlant élites politiques, financières et judiciaires. Cette lecture est incomplète. Une part décisive du système Epstein s’est construite, organisée et protégée dans la Grande Caraïbe. Îles privées, territoires offshore, zones juridiques fragmentées. La région n’a pas servi de simple décor exotique. Elle a été un outil stratégique au cœur du dispositif.

Pour rappel, l’affaire Epstein renvoie à un système organisé d’exploitation sexuelle de mineures, mis en place pendant des années par le financier américain Jeffrey Epstein. Il recrutait des adolescentes, souvent en situation de vulnérabilité, pour des abus répétés, facilités par un réseau de complices et de recruteuses.

Le scandale met surtout en lumière l’impunité dont il a bénéficié, grâce à son argent, ses relations au plus haut niveau politique, économique et médiatique, et des accords judiciaires particulièrement cléments, jusqu’à son arrestation en 2019 et sa mort en prison.

Des îles au cœur du système Epstein

Jeffrey Epstein possédait plusieurs propriétés dans la Grande Caraïbe, dont Little Saint James et Great Saint James, aux îles Vierges américaines. Ces îles privées offraient isolement, contrôle total des accès et absence de regard extérieur. Ce cadre a permis l’organisation d’abus à répétition, loin des centres de pouvoir et des médias, dans un espace difficilement accessible aux forces de l’ordre.

Une mosaïque juridique propice à l’impunité

La Grande Caraïbe est marquée par une extrême fragmentation institutionnelle. États indépendants, territoires britanniques d’outre-mer, territoires américains, dépendances néerlandaises ou françaises coexistent dans un périmètre restreint. Epstein a exploité ces chevauchements de compétences. En changeant de territoire, il compliquait les enquêtes, ralentissait les procédures et diluait les responsabilités judiciaires.

Les paradis fiscaux comme infrastructure financière

La région caribéenne est l’un des centres névralgiques de la finance offshore mondiale. Sociétés écrans, trusts, fondations opaques y sont monnaie courante. Les montages financiers liés à Epstein ont largement utilisé ces juridictions. L’objectif était clair : dissimuler les flux d’argent, protéger les bénéficiaires réels et rendre toute traçabilité extrêmement complexe. L’argent n’était pas un détail du scandale, il en était le carburant.

Une logistique aérienne et maritime discrète

Les déplacements d’Epstein reposaient sur un réseau aérien et maritime reliant les États-Unis, la Caraïbe et l’Europe. Dans certains territoires, les contrôles sont inégaux et les exemptions nombreuses pour les avions privés et les yachts. Cette mobilité a permis de déplacer victimes, complices et témoins dans plusieurs juridictions, rendant les faits plus difficiles à établir et à poursuivre.

Un déséquilibre de pouvoir structurel

Dans plusieurs territoires caribéens, le poids économique du tourisme et des investissements étrangers crée une forte dépendance. L’arrivée d’un milliardaire disposant de relations politiques internationales n’est jamais neutre. Elle peut générer complaisance, peur ou silence, volontaire ou contraint. Ce déséquilibre Nord–Sud a participé à l’enracinement du système Epstein dans la région.

Pourquoi la Caraïbe reste un angle mort du récit médiatique

La plupart des analyses se concentrent sur New York, la Floride ou Washington. La Grande Caraïbe reste marginalisée dans le traitement du scandale, alors même qu’elle en constitue un pilier opérationnel. Omettre cet espace, c’est réduire l’affaire à des individus, alors qu’elle révèle un système transnational fondé sur l’argent, les zones grises juridiques et l’asymétrie de pouvoir.

L’affaire Epstein ne peut être comprise sans intégrer pleinement la Grande Caraïbe. La région n’est ni périphérique ni secondaire. Elle est l’un des lieux où le scandale a pris forme, s’est structuré et a prospéré.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice en Guadeloupe. Caribbean blogger depuis 2007.