Le dernier Caribbean Economics Quarterly publié par le Inter-American Development Bank en décembre 2025 livre une photographie précise – et sans indulgence – de la trajectoire économique caribéenne.
Derrière le mot rassurant de résilience, le rapport met en avant des données chiffrées qui permettent de distinguer ce qui tient réellement, ce qui fragilise la région et ce qui pèsera lourdement sur les prochaines années.
Une croissance qui résiste, mais profondément déséquilibrée
À l’échelle régionale, la croissance reste positive en 2025. Le chiffre global rassure, mais il masque des écarts considérables.
- Croissance moyenne des pays caribéens (hors Guyana) : environ 2,2 % en 2025.
- Guyana : croissance à deux chiffres, portée presque exclusivement par le pétrole.
- Jamaïque : choc majeur après l’ouragan Melissa, avec un effet d’entraînement sur toute la région puisque le pays représente près de 25 % du PIB des économies analysées.
Sans le pétrole guyanais, la Caraïbe avance à un rythme modéré, très dépendant de quelques secteurs et exposée au moindre choc externe.
Tourisme : pilier central, dépendance assumée
Le tourisme continue de jouer un rôle d’amortisseur économique, chiffres à l’appui.
- 34,2 millions d’arrivées touristiques en 2024, dont 16,8 millions en provenance des États-Unis.
- Dans des pays comme les Bahamas ou la Barbade, le nombre de visiteurs dépasse largement la population résidente.
- Le tourisme peut représenter jusqu’à 30 à 34 % du PIB.
Le rapport distingue clairement les segments.
- Le tourisme haut de gamme résiste mieux à un ralentissement américain.
- Les séjours all-inclusive et à budget contraint sont beaucoup plus sensibles à l’emploi et à la confiance des ménages aux États-Unis.
Le secteur tient, mais il reste structurellement vulnérable à la conjoncture américaine.
Commerce mondial : peu d’impact direct, des effets indirects bien réels
Contrairement aux discours alarmistes, l’impact direct des nouveaux droits de douane américains reste limité.
- Moins de 5 % des exportations caribéennes sont directement concernées par les tarifs américains.
- Les principales exportations régionales demeurent : les services touristiques, le pétrole et le gaz, l’or.
Les fragilités existent néanmoins pour certains secteurs ciblés : rhum et spiritueux à la Barbade, produits de la mer aux Bahamas, petits exportateurs agroalimentaires. Le risque principal est indirect : inflation importée, ralentissement du tourisme et prudence accrue des investisseurs.
Inflation : contenue pour l’instant
Les chiffres montrent une inflation encore maîtrisée, mais sous surveillance étroite.
- Inflation régionale moyenne : 2,9 % en 2024, 3,9 % en 2025.
Deux dynamiques opposées se compensent :
- la baisse des prix de l’énergie, qui allège la facture des pays importateurs
- le risque de transmission des hausses de prix américaines, sachant que 43 % des importations régionales proviennent des États-Unis.
Les Bahamas illustrent cette vulnérabilité : plus de 80 % de leurs importations viennent des États-Unis, ce qui les expose directement à toute hausse durable des prix outre-Atlantique.
Investissements étrangers : mutation en cours, signal d’alerte clair
Les données sur les Investissements Directs Etrangers (IDE) sont parmi les plus révélatrices.
- Baisse mondiale des IDE au premier semestre 2025 : –3 %
- Chute des fusions-acquisitions transfrontalières : –23 %
- Hausse des investissements numériques et technologiques : +50 %
- Recul des financements d’infrastructures : –33 %
Dans la Caraïbe :
- le stock d’IDE dépasse 100 % du PIB dans les économies très touristiques
- les flux restent concentrés sur le tourisme et l’énergie, avec peu de diversification sectorielle.
Le message est limpide : sans orientation claire vers les services avancés, le numérique, l’IA et la transition énergétique, la région risque de rester à l’écart des nouvelles dynamiques mondiales.
Chocs climatiques : un coût désormais chiffré
Le rapport intègre pleinement le risque climatique dans l’analyse macroéconomique.
- Ouragan Melissa en Jamaïque :
- dégâts estimés à environ 8,1 milliards d’euros
- perturbation massive du tourisme, de l’agriculture et des infrastructures
- impact direct sur la croissance régionale
La vulnérabilité climatique n’est plus théorique : elle pèse déjà concrètement sur les trajectoires économiques.
Ce que disent les chiffres, sans détour
Pris dans leur ensemble, les chiffres du Caribbean Economics Quarterly dressent un constat clair :
- la Caraïbe résiste dans un contexte mondial instable
- cette résilience repose sur peu de moteurs, fortement concentrés
- la transformation structurelle reste largement inachevée.
L’avenir économique de la région ne se jouera pas uniquement sur la reprise du tourisme ou la rente énergétique. Il dépendra de la capacité des territoires à diversifier leurs économies, attirer des investissements à plus forte valeur ajoutée et intégrer pleinement le risque climatique dans leurs stratégies de développement.




