Ces câbles qui gouvernent la Caraïbe numérique

Sous les eaux turquoise des Antilles, à plusieurs milliers de mètres de profondeur, repose une infrastructure dont dépend la souveraineté numérique de millions d’habitants. Des câbles de fibre optique grands comme un tuyau d’arrosage transportent 99 % du trafic internet régional. Leur tracé, leurs propriétaires, leurs points de rupture : autant de questions politiques que techniques.

Une infrastructure héritée des années 1990

Le grand public ignore souvent que l’internet n’est pas « dans les airs ». Les satellites n’en assurent qu’une infime partie. La réalité est sous-marine.

Pour la Caraïbe, tout commence avec ARCOS-1, mis en service en 2001 : un anneau de fibre optique de plusieurs milliers de kilomètres reliant la Floride à une vingtaine de points d’atterrissage, de Cuba à la Colombie en passant par Haïti, la République dominicaine et la Jamaïque. Puis vient Americas-II, pensé pour connecter l’Amérique du Nord au Brésil via les Petites Antilles. Ces deux infrastructures forment encore aujourd’hui l’épine dorsale du réseau régional.

Construits dans un contexte de déréglementation des télécommunications, ces câbles ont été financés par des consortiums de grandes entreprises téléphoniques — AT&T, France Télécom, Cable & Wireless. Le modèle était simple : mutualiser les coûts entre opérateurs privés, chaque participant obtenant une capacité proportionnelle à son investissement. Les États, eux, n’étaient que des observateurs.

L’archipel numérique : des inégalités de connectivité criantes

Derrière la carte des câbles se cache une réalité inégale.

Porto Rico, hub régional, concentre plusieurs points d’atterrissage et bénéficie d’une redondance satisfaisante. Trinidad joue un rôle similaire pour le sud de la Caraïbe. Mais des îles comme Montserrat, Anguilla ou certaines parties d’Haïti ne sont connectées que par un seul et unique câble. Une avarie — ancre de bateau, glissement de terrain sous-marin, pêche accidentelle — suffit à couper l’île du monde.

C’est précisément pour réduire ces vulnérabilités qu’ont émergé de nouvelles initiatives. Le Southern Caribbean Fiber connecte désormais Trinidad, la Barbade, la Martinique et Porto Rico dans une logique de résilience régionale, permettant aux flux de circuler entre îles voisines sans passer par Miami.

Le Deep Blue Cable, plus récent, vise spécifiquement les petites économies insulaires. Et le programme CARCIP, porté par la Banque mondiale, finance non pas des câbles mais la gouvernance qui les entoure : politiques nationales, points d’atterrissage sécurisés, formation des régulateurs.

Miami, capitale invisible de l’internet caribéen

Il y a une ironie géographique dans l’architecture de l’internet caribéen : pour qu’un message envoyé depuis Fort-de-France arrive à Pointe-à-Pitre — à moins de 200 kilomètres de distance —, il transitait, jusqu’à récemment, par des routeurs situés à Miami. Cette configuration n’est pas un accident technique. Elle reflète une organisation économique et politique dans laquelle les États-Unis occupent le centre du réseau, tandis que les îles en sont la périphérie.

Les conséquences sont concrètes. Les données des administrations caribéennes, des hôpitaux, des banques transitent par des infrastructures soumises au droit américain. Le Cloud Act de 2018 autorise les autorités américaines à requérir auprès d’entreprises américaines l’accès à des données stockées n’importe où dans le monde.

Pour un État caribéen dont les serveurs sont hébergés sur le sol américain ou dans un datacenter américain, la souveraineté numérique est, de fait, limitée.

Les GAFAM entrent dans la partie

Le paysage se transforme sous l’effet d’un nouveau phénomène : l’irruption des grandes entreprises du numérique dans le financement des câbles sous-marins. Google, Meta, Amazon et Microsoft ne sont plus de simples usagers de ces infrastructures. Ils en deviennent les propriétaires. Selon les analystes spécialisés, les hypercaloristes contrôlent aujourd’hui une fraction croissante de la capacité mondiale de câbles sous-marins.

Pour la Caraïbe, cela signifie que la dépendance à Miami pourrait demain se doubler d’une dépendance à des acteurs privés dont la logique est celle du marché, non de l’intérêt public.

Vers une souveraineté numérique régionale ?

Des voix s’élèvent pour penser autrement. La CARICOM, organisation régionale des États caribéens, a adopté des stratégies numériques appelant à davantage de maîtrise des infrastructures. Des projets de datacenters régionaux émergent à la Barbade, en Jamaïque, à Trinidad. L’idée : ne plus systématiquement externaliser le stockage des données vers Miami ou vers les grands clouds américains, mais construire une capacité locale.

Les obstacles sont réels. Les petites économies insulaires manquent d’énergie fiable, de capital et d’ingénieurs spécialisés. La résilience a un coût que peu d’États peuvent assumer seuls. Cependant, la prise de conscience est là. Les câbles sous-marins ne sont plus perçus uniquement comme des tuyaux techniques gérés par des ingénieurs. Ils sont devenus ce qu’ils ont toujours été en réalité : des infrastructures stratégiques, au croisement de la géographie, de la politique et du pouvoir économique.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice en Guadeloupe. Caribbean blogger depuis 2007.