Corruption dans la Grande Caraïbe : une fracture nette entre micro-États stables et grands pays fragilisés

Publié récemment, le classement de l’indice de perception de la corruption (CPI) 2025 met en lumière une réalité bien connue mais rarement posée aussi frontalement dans l’espace caribéen : la Grande Caraïbe est une région profondément fragmentée en matière de gouvernance.

D’un côté, des micro-États insulaires relativement stables. De l’autre, des pays plus vastes, plus peuplés, où la corruption est devenue structurelle, voire systémique.

Échelle : 100 = très peu corrompu / 0 = très corrompu

RangTerritoireScore CPI
1Barbade68
2Bahamas64
3Saint-Vincent-et-les-Grenadines63
4Dominique60
5Sainte-Lucie59
6Costa Rica56
7Grenade56
8Jamaïque44
9Trinidad-and-Tobago41
10Cuba40
11Guyana40
12Suriname38
13Colombie37
14République dominicaine37
15Panama33
16Le Salvador32
17Mexique27
18Guatemala26
19Honduras22
20Haïti16
21Nicaragua14
22Venezuela10

Les meilleures places sont occupées par la Barbade, les Bahamas, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, la Dominique et Sainte-Lucie. Ces territoires partagent plusieurs caractéristiques : une taille réduite, des administrations resserrées, une forte dépendance à l’image internationale et au tourisme, et une pression constante des bailleurs, investisseurs et partenaires multilatéraux. La corruption y existe, mais elle reste contenue, visible, politiquement coûteuse. Elle ne s’est pas installée comme un mode de fonctionnement ordinaire de l’État.

À l’inverse, l’Amérique centrale et la façade continentale de la Grande Caraïbe concentrent les scores les plus faibles. Venezuela, Nicaragua, Haïti, Honduras, Guatemala, Mexique ferment la marche. Ici, la corruption ne relève plus de dérives individuelles mais d’un système de pouvoir, souvent imbriqué avec le clientélisme, les élites économiques, les forces de sécurité, parfois le crime organisé. Dans ces contextes, lutter contre la corruption revient à s’attaquer à l’architecture même du régime politique.

Les pays dits « intermédiaires » — Colombie, Panama, République dominicaine, Jamaïque, Suriname, Trinidad-et-Tobago — illustrent une autre réalité : des États fonctionnels mais fragiles, où les institutions existent, mais peinent à imposer des contre-pouvoirs solides. Les alternances politiques n’y suffisent pas à enrayer les pratiques anciennes. Les réformes sont souvent annoncées, rarement consolidées.

Un point mérite une attention particulière : la taille et la complexité institutionnelle jouent contre la transparence.

Plus un État est vaste, inégalitaire et traversé par des intérêts économiques lourds, plus la corruption devient diffuse, normalisée, difficile à sanctionner.

À l’inverse, dans les petits États insulaires, la proximité sociale agit comme un frein partiel : tout le monde se connaît, et le coût réputationnel reste élevé.

Territoires sans données CPI disponibles

Il faut souligner une limite majeure du CPI dans la région : l’invisibilisation des territoires non souverains.

De nombreux espaces caribéens — français, britanniques, néerlandais ou américains — disparaissent purement et simplement des classements internationaux. Ils héritent mécaniquement du score de la puissance administrante, ce qui empêche toute lecture fine des réalités locales et entretient une illusion de bonne gouvernance uniforme.

Voici les territoires qui ne sont pas évalués individuellement dans le CPI.

  • Anguilla
  • Antigua-and-Barbuda
  • Aruba
  • Belize
  • Bermudes
  • Bonaire
  • Curaçao
  • Guadeloupe
  • Guyane
  • Îles Caïmans
  • Îles Turques-et-Caïques
  • Îles Vierges américaines
  • Îles Vierges britanniques
  • Martinique
  • Montserrat
  • Porto Rico
  • Saba
  • Saint-Barthélemy
  • Saint-Eustache
  • Saint-Kitts-et-Nevis
  • Saint-Martin
  • Sint Maarten

À savoir

  • Territoires français (Guadeloupe, Martinique, Guyane, Saint-Barth, Saint-Martin côté français) → intégrés au score France, pas de lecture locale possible.
  • Territoires néerlandais ou britanniques d’outre-mer → pas de score séparé, même quand ils ont une large autonomie.
  • Puerto Rico et Îles Vierges US → absorbés dans le score États-Unis.
  • Antigua-et-Barbuda est parfois confondu avec des données régionales, mais n’apparaît pas comme entrée CPI autonome exploitable dans l’édition récente.

Le CPI ne dit pas tout, mais il dit l’essentiel : dans la Grande Caraïbe, la corruption n’est pas un accident, c’est un marqueur politique. Elle révèle le rapport au pouvoir, à l’État, à la loi et à la responsabilité publique.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice en Guadeloupe. Caribbean blogger depuis 2007.