Eau potable et assainissement en Guadeloupe : les chiffres qui confirment une crise structurelle

Présenté début janvier, le rapport Eau et assainissement – Chiffres clés de l’Observatoire de l’Eau de la Guadeloupe dresse un état des lieux précis de la ressource en eau, de son exploitation et de la performance des services d’eau potable et d’assainissement sur l’archipel.

Ce document de référence, fondé sur des données de 2023, met en lumière à la fois des fragilités structurelles persistantes et des signaux d’amélioration mesurables.

Une ressource abondante, mais très inégalement répartie

La Guadeloupe bénéficie d’une pluviométrie exceptionnelle, allant de 600 mm par an dans les zones les plus sèches à plus de 6 200 mm sur la Soufrière.

Cette abondance masque toutefois une réalité plus contrastée. La Basse-Terre concentre l’essentiel des eaux de surface grâce à son relief et à ses fortes précipitations, tandis que la Grande-Terre, Marie-Galante et la Désirade dépendent quasi exclusivement des nappes souterraines.
Cette disparité géographique rend le territoire vulnérable en période sèche et accentue la dépendance aux infrastructures de transfert d’eau.

2023, une année climatique extrême et révélatrice

L’année 2023 se distingue par un contexte climatique hors norme. Sous l’effet d’un épisode El Niño marqué et d’un réchauffement exceptionnel de l’océan, elle devient l’année la plus chaude jamais enregistrée en Guadeloupe. Les précipitations sont très contrastées selon les zones, avec des déficits notables au nord Basse-Terre et des excédents parfois records au sud.

Conséquence directe : des restrictions d’usage de l’eau ont été mises en place pendant près de quatre mois sur différentes parties de l’archipel, rappelant la fragilité de l’équilibre entre ressource disponible et besoins.

Des prélèvements en recul, une première depuis dix ans

En 2023, 105,1 millions de m³ d’eau ont été prélevés dans le milieu naturel, soit une baisse de 4 % par rapport à 2022. Il s’agit du premier recul observé depuis le début du suivi en 2014.

Cette baisse s’explique principalement par la diminution des prélèvements pour l’irrigation et, dans une moindre mesure, par une réduction des volumes destinés à l’alimentation en eau potable.

Les travaux de réparation de fuites et le renouvellement progressif des canalisations commencent à produire des effets tangibles.

Une alimentation en eau potable très dépendante de la Basse-Terre

Sur les 89,2 millions de m³ prélevés pour produire de l’eau potable en 2023, près de 93 % proviennent de la Basse-Terre.

Les rivières et sources de la côte-au-vent jouent un rôle central, alimentant une grande partie de l’archipel via de lourdes infrastructures de transfert.
Cette concentration géographique constitue un point de fragilité majeur, notamment face aux aléas climatiques et aux risques de pollution ou d’intrusion saline.

Captages d’eau potable : une protection encore largement insuffisante

Au 31 décembre 2023, seuls 39 % des captages d’eau potable disposaient à la fois d’une autorisation réglementaire et de périmètres de protection officiellement définis. Ces captages assurent pourtant 75 % des volumes destinés à l’eau potable.

Des démarches de régularisation ont été engagées par le SMGEAG, avec en parallèle l’abandon programmé de plusieurs captages contaminés par des pesticides ou affectés par l’intrusion saline. Le retard accumulé reste cependant préoccupant au regard des enjeux sanitaires et environnementaux.

Réseaux d’eau potable : des progrès réels, mais un retard structurel

En 2023, 7 562 fuites ont été réparées sur l’ensemble du territoire, soit une hausse spectaculaire par rapport à 2022. Le taux de perte moyen recule de 10 points pour atteindre 58 %, le niveau le plus bas enregistré depuis plusieurs années.

Cette amélioration s’explique par l’intensification des réparations, la mise à jour progressive des bases clients et le remplacement de plus de 10 800 compteurs vétustes. Malgré ces avancées, la performance reste très éloignée de la moyenne nationale et souligne l’ampleur des investissements encore nécessaires.

Qualité de l’eau du robinet : globalement satisfaisante, sous vigilance

Le contrôle sanitaire réalisé par l’ARS confirme qu’en 2023, 97,5 % de l’eau distribuée respecte les normes bactériologiques. La qualité de l’eau du robinet peut donc être considérée comme globalement bonne.

Les principales non-conformités concernent la turbidité et l’aluminium, souvent liées aux fortes pluies et aux limites des filières de traitement. Les pesticides, notamment la chlordécone, restent sous surveillance étroite, avec quelques dépassements ponctuels identifiés sur le sud Basse-Terre.

Un système sous tension, engagé dans une phase de transition

Le rapport montrent un service de l’eau guadeloupéen encore fragile, marqué par des décennies de sous-investissement, mais engagé dans une dynamique de redressement. La baisse des prélèvements, l’amélioration du rendement des réseaux et le renforcement des contrôles sanitaires constituent des signaux positifs.
La réussite de cette transition dépendra toutefois de la capacité des acteurs publics à accélérer la protection des captages, moderniser les infrastructures et sécuriser durablement l’accès à l’eau, dans un contexte de changement climatique de plus en plus contraignant.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice en Guadeloupe. Caribbean blogger depuis 2007. Rejoignez-moi sur le réseau social X et abonnez-vous à la newsletter mensuelle.

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