Dans un rapport publié le 20 janvier, l’Université des Nations unies – Institut pour l’eau, l’environnement et la santé (UNU-INWEH) dresse un constat sans détour : le monde est entré dans une ère de « faillite hydrique globale » (Global Water Bankruptcy).
Ce document de référence, rédigé par Kaveh Madani, directeur de l’UNU-INWEH, explique que de nombreuses régions ont durablement dépassé leurs capacités hydrologiques, au point que certains dommages sont désormais irréversibles.
Si le rapport adopte une approche mondiale, ses conclusions résonnent fortement avec les vulnérabilités spécifiques de la Grande Caraïbe, région à la fois insulaire, côtière, exposée au changement climatique et dépendante de ressources en eau limitées.
De la crise de l’eau à la faillite hydrique
Le rapport marque une rupture conceptuelle claire. Parler de crise suggère un épisode temporaire, dont on peut sortir. La faillite hydrique, au contraire, décrit une situation structurelle où :
- les prélèvements dépassent durablement les ressources renouvelables,
- les réserves naturelles (nappes, sols, zones humides) sont entamées,
- le retour à l’état initial n’est plus possible à l’échelle humaine.
C’est un changement de paradigme majeur pour les politiques publiques, y compris dans les territoires caribéens.
Le rapport ne consacre pas de chapitre spécifique à la Caraïbe, mais plusieurs de ses constats globaux recoupent directement la réalité régionale.
La Grande Caraïbe partage plusieurs caractéristiques à risque identifiées par l’ONU :
- ressources en eau douce limitées, souvent dépendantes des pluies saisonnières,
- nappes phréatiques peu profondes, sensibles à la surexploitation,
- forte urbanisation côtière, exposée à l’intrusion saline,
- dépendance au tourisme et à l’agriculture, secteurs très consommateurs d’eau.
Dans ce contexte, le moindre déséquilibre climatique ou démographique peut faire basculer un territoire dans une situation de stress chronique.
Intrusion saline et nappes surexploitées : un risque clé pour les îles
- perte définitive de certaines ressources souterraines,
- dépendance accrue au dessalement, coûteux et énergivore,
- fragilisation de l’agriculture locale,
- tensions accrues sur l’accès à l’eau potable.
Le rapport insiste sur un phénomène mondial lourd de conséquences pour les régions côtières : la salinisation des nappes phréatiques liée à la surexploitation et à la montée du niveau de la mer. Pour les îles caribéennes, cela signifie :
Une fois salinisée, une nappe peut devenir inutilisable pour des décennies, voire définitivement.
Sécheresses anthropiques : quand le manque d’eau n’est plus seulement climatique
Autre point central du rapport : la montée des sécheresses d’origine humaine. Il ne s’agit plus uniquement d’un déficit de pluie, mais d’un cumul de facteurs :
- artificialisation des sols,
- destruction des zones humides,
- prélèvements excessifs,
- mauvaise gouvernance de l’eau.
Dans la Caraïbe, où les sécheresses récentes se multiplient, ce diagnostic remet en question l’idée d’un phénomène ponctuel. Le manque d’eau devient un nouveau normal, et non une exception.
Un enjeu de sécurité, de stabilité et de justice sociale
Le rapport souligne que la faillite hydrique est aussi :
- un enjeu de sécurité,
- un facteur de tensions sociales,
- un accélérateur d’inégalités.
Dans les territoires caribéens, les premiers touchés sont souvent :
- les ménages modestes,
- les zones rurales,
- les agriculteurs,
- les populations dépendantes de réseaux fragiles.
L’accès à l’eau devient alors un marqueur de fracture territoriale.
Ce que le rapport implique pour la Caraïbe
Même sans focus régional explicite, le message est clair : les stratégies basées uniquement sur l’urgence, les coupures temporaires ou les infrastructures lourdes ne suffisent plus.
Le rapport appelle à :
- reconnaître les limites hydrologiques réelles des territoires,
- repenser les usages (tourisme, agriculture, urbanisme),
- protéger les écosystèmes qui produisent l’eau (sols, forêts, zones humides),
- intégrer l’eau comme enjeu central de développement et de souveraineté.
Pour la Grande Caraïbe, cela pose une question simple mais brutale : comment continuer à se développer sans continuer à dépenser une eau qui n’existe plus ?
Une alerte mondiale, un miroir caribéen
Le rapport de l’UNU-INWEH n’annonce pas une catastrophe future. Il affirme que, pour une partie du monde, elle est déjà là. Dans la Grande Caraïbe, où l’eau est à la fois ressource vitale, levier économique et facteur de vulnérabilité, cette notion de faillite hydrique mérite d’entrer pleinement dans le débat public. Ignorer ce diagnostic reviendrait à continuer à gérer l’eau comme si le compte bancaire était encore créditeur. Or, selon l’ONU, ce n’est déjà plus le cas.




