L’Eastern Caribbean Telecommunications Authority (ECTEL) a publié en 2025 les résultats de son Digital Inclusion Survey 2024, mené avec l’OECS et le soutien de la Banque mondiale dans le cadre du Caribbean Digital Transformation Project.
L’enquête couvre cinq États : Dominique, Grenade, Saint-Kitts-et-Nevis, Sainte-Lucie et Saint-Vincent-et-les-Grenadines. Objectif : mesurer concrètement l’accès, l’usage, l’accessibilité financière et les compétences numériques des ménages et des individus.
Dix ans après la précédente enquête (2014), le constat est clair : la connectivité a fortement progressé. L’inclusion numérique, elle, reste inégale.
Une connectivité des ménages en forte hausse
En 2014, moins d’un ménage sur deux disposait d’un accès au haut débit dans la plupart des États. En 2024, plus de 80 % des ménages ont accès au broadband dans l’ensemble des pays étudiés.
Autre évolution majeure :
- Les lignes fixes chutent : 38 % des ménages en 2014, 22 % en 2024.
- Les mobiles dominent : 95 % des ménages disposent d’au moins un téléphone mobile.
- Plus de 96 % des mobiles sont désormais des smartphones (sauf à Saint-Kitts-et-Nevis, autour de 90 %).
Le smartphone est devenu la porte d’entrée principale vers l’économie numérique.
Fibre, câble, IPTV : mutation technologique accélérée
La technologie d’accès a profondément changé :
- En 2014 : ADSL et câble dominaient.
- En 2024 : le câble modem reste majoritaire dans plusieurs États.
La Dominique fait figure d’exception avec 69 % des ménages connectés en fibre FTTH (fiber to the home, fibre optique jusqu’au domicile), conséquence directe de la reconstruction post-ouragan Maria.
La modernisation est réelle. La question n’est plus l’infrastructure. Elle devient économique et sociale.
Le prix : principal frein à l’inclusion
Malgré l’expansion du réseau, au moins 10 % des ménages restent non connectés.
Les barrières varient selon les territoires :
- Dominique et Sainte-Lucie : le coût est la principale raison.
- Grenade et Saint-Vincent-et-les-Grenadines : accès possible ailleurs (travail, famille).
- Saint-Kitts-et-Nevis : perception d’absence de besoin.
Le chiffre clé : 36 % des ménages non connectés citent le prix du broadband comme obstacle principal.
Plus inquiétant encore : moins de la moitié des ménages, dans la plupart des États, considèrent le broadband fixe ou mobile comme réellement abordable.
Une fracture numérique moins matérielle, plus culturelle
Autre évolution frappante : le smartphone n’est plus perçu comme trop cher.
En 2014, le prix constituait le frein principal à la possession d’un smartphone. En 2024, la raison dominante est simple : je n’en ai pas besoin.
Cela signifie que la fracture devient comportementale :
- Une partie de la population ne voit pas l’utilité du numérique.
- Environ 44 % des non-utilisateurs d’internet estiment que ce n’est pas nécessaire.
- 27 % indiquent manquer de compétences.
L’inclusion numérique devient donc une question d’usage et de formation, pas seulement d’infrastructure.
Compétences numériques : le maillon faible
Plus de 9 individus sur 10 ont utilisé internet au cours des trois derniers mois. En apparence, c’est massif.
Pourtant :
- 60 % des utilisateurs déclarent n’avoir que des compétences de base (emails, messagerie, pièces jointes).
- Moins de 16 % des ménages prennent en compte la vitesse de téléchargement dans le choix d’un abonnement.
- Plus de 70 % ignorent la vitesse réelle de leur connexion.
La connectivité progresse. La littératie numérique reste limitée.
Qualité de service : lenteur et insatisfaction
Le problème le plus fréquemment signalé par les ménages est clair : la lenteur de navigation. Dans certains États, jusqu’à la moitié des ménages mentionnent le slow browsing (navigation lente) comme difficulté principale.
Les plaintes existent, mais la satisfaction varie selon les pays et selon que l’on s’adresse au fournisseur ou au régulateur. La qualité perçue reste un facteur clé de l’inclusion réelle.
Un progrès indéniable, une inclusion encore fragile
Le Digital Inclusion Survey 2024 montre que la Caraïbe orientale ont franchi un cap technologique majeur.
- Le haut débit est désormais largement disponible.
- Le smartphone est quasi universel.
- Les usages internet sont massifs.
Pourtant :
- Le prix reste un frein structurel.
- Les compétences numériques stagnent.
- Une partie de la population ne voit pas l’intérêt du numérique.
- La qualité de service demeure problématique.
L’inclusion numérique ne se résume pas à tirer de la fibre. Elle suppose un écosystème : régulation des prix, formation, sensibilisation, qualité de service, accessibilité pour les personnes en situation de handicap.
L’enjeu est clair : passer d’une connectivité quantitative à une connectivité réellement significative.




