La forêt guadeloupéenne : trésor tropical et défis d’avenir

Au cœur de la Guadeloupe, la forêt tropicale domine les reliefs de Basse-Terre. C’est « un microcosme du monde tropical, [qui] offre une grande diversité de milieux naturels ».

Créé en 1989, le Parc national de la Guadeloupe protège plus de 22 000 ha de forêts, volcans, rivières et cascades. Cette enceinte préserve une biodiversité exceptionnelle : on y dénombre 2 138 espèces de plantes (358 arborescentes) ainsi qu’une diversité unique au monde de fougères et mousses. Cette richesse « fait de l’archipel un des 34 ‘hotspot’ de biodiversité du monde ».

Les enjeux sont connus : érosion, changement climatique et tourisme pèsent sur ces écosystèmes.

Une biodiversité remarquable

La forêt guadeloupéenne abrite un cortège d’espèces rares et endémiques. Côté flore, on trouve des arbres géants (gommiers, châtaigniers antillais, acajous), des palmiers de montagne et des orchidées épiphytes. Les essences endémiques sont nombreuses (plus de 24 strictement guadeloupéennes) et permettent aux fougères arborescentes ou aux broméliacées de proliférer dans les sous-bois.

Côté faune, les oiseaux emblématiques comme le Pic de Guadeloupe (seul pic des Petites Antilles) sont accompagnés de mammifères protégés : le “ti-racoon” (raton laveur local) a ainsi été reconnu jadis endémique et est devenu l’espèce symbole du Parc national. Rencontres fréquentes aussi des papillons tropicaux, des iguanes, et même du ouassou (écrevisse d’eau douce) dans les rivières.

Écosystèmes forestiers variés

La topographie volcanique crée plusieurs types de forêts emblématiques :

  • Forêt mésophile (≤ 500 m) – Pluviométrie moyenne (1,8–3 m/an), autrefois défrichée pour la culture ; dominée par l’acajou rouge, l’acajou blanc, le courbaril et le bois de rose.
  • Forêt humide (300–1000 m) – « Forêt de la pluie » dense recouvrant 80 % du cœur du Parc. On y trouve un étagement végétal saisissant : arbres géants (gommier, acomat boucan), arbustes et herbes (palmiste, heliconias, fougères), et un enchevêtrement d’épiphytes (siguines, ananas bois).
  • Forêt d’altitude (> 1000 m) – Végétation rabougrie sous brumes persistantes (7 à 12 m de pluie/an). Seuls y poussent des ananas de montagne, thym-montagne, mangles de montagne et Podocarpus (laurier rose). Au sommet de la Soufrière, la forêt se raréfie pour laisser place à une lande de mousses et lichens (forêt « des nuages »).
  • Forêt xérophile (secteurs littoraux) – Adaptée aux terrains calcaires de Grande-Terre. On y trouve raisinier bord de mer, catalpa, orchidées de pistaches, ainsi que les mangroves (palétuviers rouge et noir) dans les baies abritées.

Cette mosaïque écologique est nourrie par des sols jeunes et humides (latérite argileuse) sur les flancs volcanique. Elle se manifeste dans chaque randonnée par des phases humides ou sèches très marquées, selon l’altitude et l’exposition.

Sentiers et randonnées phares

Parcourir ces forêts, c’est l’un des grands plaisirs de l’archipel. Parmi les circuits incontournables :

  • La Soufrière (1467 m) – Sommet actif des Petites Antilles. L’ascension offre une plongée en forêt d’altitude, avec vues grandioses. Les sentiers (Aller-retour en 3 h environ) partent des Bains Jaunes ou de la Citerne, traversant la forêt des Bains-Jaunes (parmi les mieux préservées de l’île).
  • Chutes du Carbet – Trois cascades monumentales dans une forêt tropicale luxuriante. Le sentier de la 1ʳᵉ chute (115 m) serpente dans la jungle, sous un pont suspendu, pour offrir un spectacle « riche en biodiversité ». La 2ᵉ chute (110 m) est plus accessible ; la 3ᵉ (20 m) reste sauvage et mystérieuse.
  • Trace des Mamelles (Petit-Bourg) – Sentier de difficulté modérée (parcours en boucle 1h45) reliant « la transition entre la forêt humide et la forêt d’altitude ». Au sommet du mamelle de Pigeon, on découvre une vue à 360° et une flore montagnarde exceptionnelle.
  • Sentier des Fonds Blancs (Deshaies) ou Cascade aux Écrevisses (Basse-Terre) – Promenades familiales en bordure de forêt littorale ou torrentielle, idéales pour découvrir la végétation tropicale et se rafraîchir aux bassins.

L’ONF gère aujourd’hui plusieurs centaines de kilomètres de sentiers (les collectivités en recensent 326 km au total). Les parcours sont balisés et sécurisés, certains aménagés pour tout public (PMR, etc.) afin d’encadrer un tourisme de nature en pleine expansion.

Enjeux environnementaux

Les forêts guadeloupéennes font face à plusieurs pressions récentes. Les changements climatiques mondiaux intensifient les cyclones, les épisodes pluvieux et les sécheresses. Ces phénomènes violents fragilisent les sols (glissements de terrain fréquents) et altèrent les forêts littorales (mangroves, palétuviers) en augmentant la salinité et l’érosion. Par exemple, la mortalité des essences côtières (raisinier bord de mer, catalpa…) menace leur rôle de stabilisateur de plages.

Par ailleurs, la Guadeloupe est une destination touristique majeure : randonnée, canyoning et visites de cascades se développent, générant une forte fréquentation des sites forestiers. L’ONF souligne que l’érosion des sols d’origine humaine (routes, constructions) et le piétinement menacent les écosystèmes sensibles. Les efforts d’accueil du public (aménagement de sentiers, balisage de secours) visent à minimiser ces impacts.

Enfin, les espèces exotiques envahissantes profitent des milieux perturbés (lantana, varans, mangouste…) et constituent « une vraie menace pour la biodiversité » locale. Face à ces défis, des projets de restauration (reboisement avec essences endémiques, récolte de graines résilientes) sont déployés par l’ONF et le Parc national.

Forêt et identité guadeloupéenne

La forêt est au cœur de la culture locale. Elle fournit matière première (bois d’Inde, mahogany, laurier des Antilles…) pour l’artisanat et l’architecture créole, et elle est à la base de la pharmacopée traditionnelle. Les légendes et la musique évoquent souvent ces lieux mystérieux. Ainsi, le raton laveur de Guadeloupe (« ti-racoon ») a été élevé au rang d’emblème du Parc national. De même, l’ONF rappelle que « le travail du bois par les artisans est un vecteur de l’identité et de l’image culturelle guadeloupéenne ». Chaque année, les habitants perpétuent des savoir-faire associés aux forêts renforçant le lien intime entre le peuple guadeloupéen et ses forêts.

La forêt guadeloupéenne demeure ainsi un patrimoine naturel exceptionnel et un symbole culturel précieux. Sa préservation est aujourd’hui cruciale, tant pour la survie des espèces endémiques que pour l’identité vivante des Antilles françaises.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice en Guadeloupe. Caribbean blogger depuis 2007.