Médecins cubains en Jamaïque : la fin d’un pilier historique de la coopération caribéenne

Après plus de 50 ans de collaboration, la Jamaïque a décidé de mettre un terme à cet accord historique avec Cuba concernant la présence de médecins cubains dans l’île anglophone, entraînant dans la foulée l’annonce par La Havane du retrait de sa brigade médicale, composée actuellement de 277 professionnels de santé.

Cette décision marque un tournant majeur dans les relations caribéennes. Derrière un désaccord officiel sur les modalités du partenariat, se dessine un contexte géopolitique beaucoup plus large, où les pressions internationales, notamment américaines, jouent un rôle de plus en plus visible.

Une coopération vieille de près d’un demi-siècle

L’accord de coopération médicale entre Cuba et la Jamaïque remonte à 1976. Pendant des décennies, des médecins, infirmiers et techniciens cubains ont contribué à combler les lacunes du système de santé jamaïcain, notamment dans les zones rurales ou sous-dotées.

Au-delà des soins, cette coopération s’inscrivait dans la stratégie de diplomatie médicale de Cuba, un outil d’influence majeur dans la Caraïbe.

Pourquoi la Jamaïque met fin à l’accord

Officiellement, la rupture s’explique par l’échec des négociations autour d’un nouvel accord, l’ancien ayant expiré en 2023. Les deux pays n’ont pas réussi à s’entendre sur les conditions, notamment financières et juridiques.

Kingston laisse toutefois une porte entrouverte : la possibilité de recruter individuellement des médecins cubains, en dehors d’un cadre étatique.

En réalité, cette décision s’inscrit dans une dynamique plus large. Plusieurs pays de la région (Honduras, Guatemala, Bahamas) ont récemment pris des mesures similaires.

Le poids des pressions américaines

C’est le point central du dossier. Depuis plusieurs années, les États-Unis dénoncent les missions médicales cubaines, qu’ils qualifient de système d’exploitation ou de « travail forcé ». Cette position s’est traduite par des pressions diplomatiques concrètes, notamment des restrictions de visas visant les responsables impliqués dans ces programmes.

Cuba, de son côté, accuse directement Washington d’avoir influencé la décision jamaïcaine, estimant que cette rupture se fait au détriment des populations locales.

La Jamaïque, elle, se retrouve dans une position classique pour les petits États caribéens : naviguer entre ses besoins internes et les rapports de force internationaux.

Un choc pour le système de santé jamaïcain

Le départ des médecins cubains pose une question immédiate : qui va les remplacer ?

Ces professionnels occupaient des postes clés, souvent dans des spécialités ou des zones où les ressources locales sont insuffisantes. Leur retrait risque de :

  • fragiliser l’accès aux soins dans certaines régions
  • accentuer la pression sur les structures hospitalières
  • ralentir certains programmes de santé publique

Même si Kingston envisage des recrutements individuels, rien ne garantit que cela compensera rapidement la perte d’un dispositif structuré et opérationnel depuis des décennies.

Une recomposition en cours dans la Caraïbe

Ce qui se joue ici dépasse largement la Jamaïque. La diplomatie médicale cubaine, pilier de son influence internationale, est aujourd’hui remise en question dans plusieurs pays. Dans le même temps, ces États doivent gérer une réalité simple : leurs systèmes de santé restent dépendants de ces coopérations.

La situation révèle une tension de fond dans la Caraïbe : d’un côté, des besoins sanitaires réels et urgents ; de l’autre, des pressions géopolitiques de plus en plus fortes

La fin de cette coopération entre Cuba et la Jamaïque ne ferme pas seulement un chapitre. Elle ouvre une période d’incertitude pour toute la région.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice en Guadeloupe. Caribbean blogger depuis 2007.