ONE Caribbean : le pari d’une réponse régionale aux vulnérabilités structurelles de la Caraïbe

La Caraïbe fait face à une équation brutale : vulnérabilité climatique extrême, insécurité persistante, faible productivité, dépendance alimentaire et marges budgétaires limitées. Dans ce contexte, le Groupe de la Banque interaméricaine de développement (BID) a lancé ONE Caribbean (Partnering for Caribbean Development Framework), un cadre stratégique régional destiné à répondre collectivement à ces défis.

Ce cadre a été formalisé dans un document public de février 2024  et complété par la mise en place d’un Project Preparation Coordination (PPC) mechanism en février 2025.

Objectif : passer d’une logique fragmentée à une stratégie régionale structurée, capable de mobiliser des financements et d’accélérer des projets réellement transformateurs.

Pourquoi un cadre régional ?

Le mandat émane directement des gouverneurs caribéens de la BID, qui ont demandé une approche « whole of Bank », mobilisant l’ensemble du Groupe (BID, BID Invest, BID Lab) autour des vulnérabilités spécifiques des petits États insulaires en développement.

Le diagnostic posé est sans ambiguïté.

  • Croissance faible et productivité en berne.
  • Forte exposition aux catastrophes naturelles.
  • Taux d’homicides parmi les plus élevés au monde.
  • Dépendance alimentaire structurelle.
  • Endettement public élevé limitant l’investissement.

Le document stratégique souligne que les petits marchés caribéens ne peuvent atteindre une masse critique sans coordination régionale.

Les pays concernés

Les bénéficiaires directs sont :

  • Bahamas
  • Barbade
  • Belize
  • Guyana
  • Jamaïque
  • Suriname
  • Trinidad-and-Tobago.

Les États membres de l’Organisation des Etats de la Caraïbe Orientale  bénéficient indirectement du dispositif via le partenariat avec la Caribbean Development Bank.

Les 4 piliers stratégiques

ONE Caribbean se concentre sur quatre défis communs, avec deux priorités transversales (renforcement institutionnel et transformation numérique).

1. Adaptation climatique et gestion des risques

Entre 1980 et 2020, les pertes liées aux catastrophes naturelles ont représenté en moyenne 2 à 3 % du PIB régional par an. La Caraïbe est l’une des régions les plus exposées aux ouragans, à la montée des eaux et aux sécheresses prolongées. Certains États voient leurs pertes annuelles dépasser plusieurs points de PIB, compromettant durablement leur trajectoire de développement.

Le pilier vise 4 axes :

  • le développement d’infrastructures résilientes
  • l’amélioration des systèmes d’évaluation des risques
  • le renforcement de la gouvernance en matière de gestion des catastrophes
  • l’intégration de clauses climatiques dans les financements privés.

2. Sécurité citoyenne

Le taux d’homicides dans les États caribéens concernés atteint en moyenne 24 pour 100 000 habitants, soit environ quatre fois la moyenne mondiale.

Quelques chiffres marquants :

  • 54 % des homicides sont commis avec des armes à feu.
  • 46 % des femmes ayant été en couple ont subi des violences.
  • Plus d’un quart des entreprises déclarent des pertes dues à la criminalité.

Le coût économique direct de la criminalité est estimé à environ 3,7 % du PIB en moyenne.

La stratégie ne se limite pas au maintien de l’ordre. Elle intègre prévention, politiques éducatives, lutte contre la violence basée sur le genre et réinsertion.

3. Développement du secteur privé

Les PME représentent entre 60 % et 70 % du PIB dans plusieurs économies caribéennes. Pourtant :

  • la productivité reste faible ;
  • les investissements privés sont insuffisants ;
  • les projets d’infrastructures manquent de structuration ;
  • les cadres réglementaires doivent être modernisés.

La région aurait besoin d’au moins 19,6 milliards de dollars supplémentaires pour couvrir les besoins en infrastructures liés aux ODD.

Le cadre ONE Caribbean vise à améliorer l’environnement des affaires, structurer des PPP et mobiliser davantage de capitaux privés.

4. Sécurité alimentaire

La situation est préoccupante.

  • Environ 43 % de la population de la Caraïbe anglophone et néerlandophone est en situation d’insécurité alimentaire.
  • 60,6 % de la population était modérément ou sévèrement en insécurité alimentaire en 2022.
  • La région importe massivement sa nourriture, avec une facture dépassant 8 milliards de dollars en 202.
  • Le changement climatique accentue les contraintes sur les terres arables et l’eau.

L’objectif affiché : renforcer la production régionale, moderniser l’agriculture et réduire la dépendance aux importations.

Le verrou central : la préparation des projets

Le problème n’est pas l’absence d’idées, mais le manque de projets correctement préparés et bancables. Le rapport Infrascope souligne que l’un des principaux obstacles à l’investissement privé en Amérique latine et dans la Caraïbe est l’insuffisance de projets structurés.

Le Project Preparation Coordination (PPC) vise à :

  • identifier et prioriser les projets
  • renforcer les cadres réglementaires
  • financer les études de préfaisabilité et de faisabilité
  • structurer juridiquement et financièrement les projets
  • connecter les projets aux investisseurs.

Le mécanisme est ouvert aux projets publics, privés ou en PPP, dès lors qu’ils présentent un impact régional. Il s’agit d’un outil stratégique pour transformer des intentions politiques en projets finançables.

Une approche pragmatique

ONE Caribbean ne crée pas une nouvelle institution. Il coordonne, structure et renforce l’existant. Le financement repose sur :

  • les ressources de prêt du Groupe BID
  • un programme stratégique de capital ordinaire
  • une stratégie de mobilisation de partenaires et de fonds multilatéraux.

Ce cadre est une tentative sérieuse de sortir du cycle vulnérabilité–catastrophe–endettement–stagnation. Il reconnaît que :

  • La résilience climatique est une condition de survie économique ;
  • La sécurité est une condition de l’investissement
  • L’agriculture est une question stratégique
  • La structuration des projets est le nerf de la guerre.

La question centrale reste celle de l’exécution. Les outils sont posés. Les priorités sont identifiées. Les financements sont potentiellement mobilisables. La réussite dépendra de la capacité des États et des partenaires régionaux à transformer ce cadre en réalisations concrètes. Et dans la Caraïbe, ce passage du papier à l’action a toujours été le vrai test.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice en Guadeloupe. Caribbean blogger depuis 2007.