Outre-mer : une agriculture sous perfusion structurelle ?

En 2024, les aides publiques versées au secteur agricole et agroalimentaire des Outre-mer atteignent 638,4 millions d’euros, en hausse de 4 % par rapport à 2023. C’est le niveau le plus élevé des huit dernières années. Ces données proviennent de la note de l’Observatoire de l’économie agricole d’Outre-mer (ODEADOM), publiée en octobre 2025, qui dresse le bilan détaillé des soutiens à l’agriculture ultramarine pour 2024.

Derrière ce chiffre global, une réalité plus contrastée : montée en puissance des crédits du second pilier de la PAC, hausse des aides nationales ciblées sur la filière canne-sucre-rhum, recul du POSEI. Décryptage.

Un paysage dominé par le POSEI

Le Programme d’Options Spécifiques à l’Éloignement et à l’Insularité (POSEI) reste le socle du soutien à l’agriculture ultramarine. En 2024, il représente 324,3 millions d’euros, soit 51 % du total des aides versées.

Il finance notamment :

  • la filière banane
  • la filière canne-sucre-rhum
  • les productions animales
  • les productions végétales de diversification
  • le régime spécifique d’approvisionnement (RSA).

Pourtant, les montants POSEI sont en recul de 4 % par rapport à 2023, avec des baisses marquées sur :

  • la diversification végétale (-9 %)
  • la filière banane (-2,2 millions d’euros).

La mécanique européenne reste dominante : en 2024, le POSEI est financé à 86 % par des crédits européens, contre 14 % de crédits nationaux.

Les aides nationales en forte progression

Deuxième bloc majeur : les programmes nationaux de soutien à l’agriculture, pour 182,5 millions d’euros, soit 28 % du total.

La dynamique est nette :

  • hausse des aides spécifiques à la filière canne-sucre-rhum (+7,6 millions d’euros),
  • doublement quasi intégral du fonds de secours en 2023-2024
  • mobilisation d’aides exceptionnelles fruits et légumes
  • soutien à la trésorerie des planteurs de banane dans le contexte des surcoûts liés à la guerre en Ukraine.

Au total, 245 millions d’euros ont été versés sur crédits nationaux en 2024, soit 38 % de l’ensemble des aides.

Le second pilier de la PAC en hausse

Le deuxième pilier (développement rural) représente 125,6 millions d’euros, soit 20 % du total. La progression est significative : +18 % par rapport à 2023. Cette hausse s’explique notamment par :

  • l’investissement physique,
  • les mesures agro-environnementales et climatiques (MAEC).

On voit clairement une montée en puissance des dispositifs liés à l’investissement, à la transition écologique et à la structuration des exploitations.

Canne, banane : les deux piliers structurants

En 2024, la concentration des aides par filière est très nette.

  • Canne-sucre-rhum : 216 millions d’euros (POSEI + aides nationales), principalement à La Réunion et aux Antilles.
  • Banane : 128 millions d’euros, dont 10 millions d’aide exceptionnelle à la trésorerie.
  • Productions animales : 87 millions d’euros, en baisse de 4 %.
  • Productions végétales de diversification : 33 millions d’euros, en recul de 9 %.

Autrement dit, le modèle agricole ultramarin reste fortement structuré autour de deux filières historiques.

Répartition territoriale : la Réunion en tête

La répartition géographique montre une forte concentration :

  • La Réunion : 302 millions d’euros (47 %)
  • Martinique : 149 millions d’euros (24 %)
  • Guadeloupe : 140 millions d’euros (22 %)
  • Guyane : 25 millions d’euros
  • Mayotte : 21 millions d’euros.

La Réunion capte près de la moitié des soutiens, en grande partie du fait du poids de la filière canne.

Le vrai total approche 836 millions

La note de l’ODEADOM rappelle que les 638,4 millions d’euros correspondent aux subventions directes. Si l’on ajoute : le régime de fiscalité réduite sur les rhums et les allègements et exonérations de cotisations sociales agricoles, le total des soutiens publics au secteur agricole et agroalimentaire ultramarin atteint 835,8 millions d’euros en 2024.

Certaines dépenses fiscales, comme le dispositif Girardin ou l’octroi de mer, ne sont pas intégrées dans ce périmètre.

Une agriculture sous perfusion structurelle ?

Ce bilan pose une question de fond.

D’un côté :

  • un niveau d’aides historiquement élevé
  • une forte mobilisation européenne
  • des dispositifs nationaux de plus en plus ciblés.

De l’autre :

  • une concentration des soutiens sur quelques filières
  • une dépendance structurelle aux transferts publics
  • une vulnérabilité aux chocs externes (climatiques, géopolitiques, logistiques).
Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice en Guadeloupe. Caribbean blogger depuis 2007.