Passeports dorés dans la Grande Caraïbe : la fin de l’âge d’or ?

Pendant des années, les programmes de citoyenneté par investissement ont constitué une rente discrète mais décisive pour plusieurs États de la Caraïbe orientale. Ces passeports, qualifiés de « dorés », ont permis à des micro-États exposés aux chocs climatiques, à l’endettement et à la dépendance touristique de financer leur fonctionnement quotidien. Ce modèle arrive aujourd’hui à un tournant.

Les Etats-Unis et l’Union européenne ont décidé de serrer la vis, mettant ces pays face à une alternative brutale : réformer ou perdre l’accès aux grandes zones de mobilité mondiale.

Des micro-États face à des macro-besoins

La réalité est simple. De nombreux petits États caribéens cumulent une base fiscale étroite, une forte dépendance au tourisme, une vulnérabilité extrême aux chocs climatiques et des besoins constants en devises

Dans ce contexte, les programmes de citoyenneté par investissement apparaissent comme une solution rapide, légale et souveraine pour financer routes, hôpitaux, logements, reconstruction post-cyclones ou fonds sociaux.

Cinq pays concentrent aujourd’hui l’essentiel de ces programmes dans la région.

Saint-Kitts-et-Nevis : Premier pays au monde à avoir lancé un tel programme en 1984.
Le modèle repose sur une contribution à un fonds public ou sur l’investissement immobilier.
Ce programme a longtemps servi de référence, avant d’être régulièrement critiqué pour ses dérives passées et ses réformes tardives.

Antigua-and-Barbuda : Positionnement plus familial, avec des options adaptées aux investisseurs souhaitant inclure conjoint et enfants. Une présence minimale sur le territoire est demandée, afin de maintenir un lien national.

Dominique : Souvent citée comme la plus accessible financièrement. Les fonds issus du programme ont largement servi à financer la reconstruction après les ouragans Erika et Maria. La Dominique communique beaucoup sur l’usage vert et social de ces revenus.

Grenade : L’atout majeur est l’accès indirect au visa investisseur E-2 vers les États-Unis, un argument décisif pour de nombreux candidats nord-américains, asiatiques ou moyen-orientaux.

Sainte-Lucie : Arrivée plus tardivement sur ce marché, avec une offre très flexible et peu de contraintes de résidence. Elle cible clairement les investisseurs pragmatiques à la recherche de rapidité.

Comment cela fonctionne concrètement

Le principe est toujours le même : un don à un fonds national, ou un investissement immobilier dans des projets agréés par l’État. En échange :

  • la citoyenneté est accordée en quelques mois
  • aucune obligation de résidence durable
  • possibilité de double nationalité
  • accès sans visa à de nombreux pays.

Les montants varient selon les options et les périodes, mais ils se montent à plusieurs centaines de milliers de dollars, frais inclus.

Les critiques : souveraineté à vendre ?

Ces programmes concentrent plusieurs lignes de fracture.

Sur le plan international :

  • pressions de l’Union européenne et des États-Unis
  • soupçons de blanchiment ou de failles sécuritaires
  • menaces de restrictions de visas.

Sur le plan local :

  • sentiment de dépossession symbolique
  • citoyenneté accordée à des personnes absentes du territoire
  • faible retombée directe pour la population quand les fonds sont mal redistribués.

La question n’est pas juridique. Elle est politique et morale.

Un pilier économique devenu encombrant

À Saint-Kitts-et-Nevis, en Dominique ou à la Grenade, les recettes issues des passeports dorés ont parfois représenté plus du quart, voire plus d’un tiers du PIB. Ces fonds ont servi à reconstruire après des ouragans majeurs, à financer des infrastructures publiques ou à stabiliser les finances de l’État.

Ce succès a transformé la citoyenneté en outil budgétaire, au détriment de sa dimension politique et symbolique. Cette logique attire désormais l’attention des grandes puissances, inquiètes des dérives possibles.

Pourquoi les États-Unis et l’Union européenne interviennent

Les États-Unis ont clairement fait savoir que l’accès à leur territoire pouvait être restreint pour les citoyens de pays jugés trop laxistes. L’Union européenne a, de son côté, renforcé son arsenal juridique permettant de suspendre l’exemption de visa Schengen accordée à ces États.

Les critiques portent sur trois points centraux :

  • absence de lien réel entre les nouveaux citoyens et les pays concernés
  • risques de blanchiment et de contournement des sanctions internationales
  • failles sécuritaires liées à des contrôles jugés insuffisants.

Une réponse collective inédite

Face à la menace de sanctions, les États concernés ont accepté un principe longtemps rejeté : l’harmonisation régionale. Un projet de réforme commun, coordonné par la Banque centrale des Caraïbes orientales, prévoit :

  • la création d’une autorité régionale de régulation des programmes de citoyenneté
  • un durcissement des procédures de vérification des candidats
  • l’introduction d’une présence physique obligatoire, avec au moins trente jours de séjour sur cinq ans
  • un programme d’intégration minimale, destiné à créer un lien tangible avec le pays
  • une coopération accrue avec les autorités américaines et européennes

Cette approche marque une rupture : la citoyenneté n’est plus seulement une transaction, elle redevient partiellement relationnelle.

Derrière ces réformes se joue une question plus profonde. Les passeports dorés ont permis à de petits États de monétiser leur souveraineté dans un monde où la mobilité reste profondément inégale. La pression exercée par les Etats-Unis et l’Union européenne rappelle une réalité brutale : cette souveraineté reste tolérée tant qu’elle ne contrarie pas les intérêts sécuritaires des grandes puissances.

Le message est limpide. La citoyenneté peut être vendue, à condition de rester compatible avec l’ordre géopolitique dominant.

Un modèle fragilisé, pas enterré

Ces programmes ne disparaissent pas. Ils changent de nature. Plus chers, plus lents, plus contrôlés. Cette évolution risque de réduire les recettes à court terme, tout en améliorant la crédibilité internationale des États concernés.

Les passeports dorés, longtemps perçus comme une solution miracle, apparaissent désormais pour ce qu’ils sont : un compromis instable entre nécessité économique et dépendance géopolitique.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice en Guadeloupe. Caribbean blogger depuis 2007. Rejoignez-moi sur le réseau social X et abonnez-vous à la newsletter mensuelle.

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