Procès Odebrecht au Panama : le retour en justice d’un énorme scandale

C’est un moment clé pour la justice panaméenne. Le procès de l’affaire Odebrecht s’est ouvert ce lundi 12 janvier, après plusieurs années de blocages procéduraux, de reports et de lenteurs assumées. À Panama, ce dossier était devenu le symbole d’une justice hésitante face aux puissants. Son ouverture marque donc une rupture, au moins sur le plan symbolique, avec une forme d’impunité installée.

Ce procès arrive tard, très tard. Il s’inscrit pourtant dans l’un des plus vastes scandales de corruption jamais révélés en Amérique latine, dont les effets continuent de se faire sentir bien au-delà du continent sud-américain.

L’affaire Odebrecht, un système de corruption à l’échelle continentale

L’affaire éclate officiellement en 2014 au Brésil, dans le cadre de l’opération Lava Jato. Elle révèle les pratiques du groupe Odebrecht, géant du BTP devenu empire régional. Le principe est simple et redoutablement efficace : verser des pots-de-vin massifs à des responsables politiques, hauts fonctionnaires et intermédiaires pour décrocher des marchés publics.

Routes, métros, ports, barrages, centrales électriques. Odebrecht a bâti des infrastructures dans plus d’une dizaine de pays, tout en mettant en place une division interne entièrement dédiée à la corruption, la fameuse « Division des opérations structurées ». Les montants en jeu se chiffrent en centaines de millions de dollars.

Des présidents, anciens chefs d’État, ministres et grands partis politiques sont impliqués ou éclaboussés au Brésil, au Pérou, en Colombie, en République dominicaine, au Mexique ou encore au Venezuela. L’entreprise finira par reconnaître les faits et signer des accords de coopération judiciaire dans plusieurs pays.

Panama, un maillon stratégique longtemps figé

À Panama, le dossier Odebrecht est particulièrement sensible. Le pays occupe une position stratégique dans les flux financiers et commerciaux de la région, avec le canal de Panama comme colonne vertébrale économique. Odebrecht y a obtenu plusieurs contrats majeurs, notamment dans les infrastructures de transport.

Pendant des années, les procédures sont restées au point mort. Recours, contestations, changements de magistrats, lenteurs administratives. Le dossier semblait enlisé, alimentant le sentiment que certains noms restaient intouchables.

L’ouverture du procès change la donne. Elle place enfin sur le banc des accusés des acteurs clés du système, et pose une question centrale : jusqu’où la justice panaméenne est-elle prête à aller ?

Des implications directes pour la Grande Caraïbe

Ce procès dépasse largement le cadre panaméen. Pour la Grande Caraïbe, il agit comme un miroir. La région partage des fragilités communes : dépendance aux grands projets d’infrastructures, États souvent sous pression budgétaire, institutions parfois faibles face aux multinationales.

Plusieurs pays caribéens ont vu passer Odebrecht ou des entreprises aux pratiques similaires, parfois sans que les mécanismes de contrôle ne soient réellement opérationnels. L’affaire met en lumière un modèle de développement où la rapidité des chantiers a souvent primé sur la transparence, avec des conséquences durables sur la dette publique, la confiance citoyenne et la crédibilité des institutions.

Elle rappelle aussi le rôle central des places financières et des circuits offshore dans la circulation des pots-de-vin, un sujet particulièrement sensible dans l’espace caribéen.

Un test politique et démocratique

Le procès panaméen d’Odebrecht constitue un test grandeur nature. Test pour l’indépendance de la justice. Test pour la capacité d’un État à juger des élites politiques et économiques. Test, enfin, pour l’ensemble de la région, confrontée à une même question : comment financer le développement sans sacrifier l’État de droit ?

L’affaire Odebrecht n’appartient pas au passé. Elle continue de structurer les débats sur la gouvernance, la corruption et la transparence dans la Grande Caraïbe. Ce procès n’effacera pas les dégâts causés, mais il peut, s’il va jusqu’au bout, ouvrir une brèche dans un système longtemps considéré comme intouchable.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice en Guadeloupe. Caribbean blogger depuis 2007. Rejoignez-moi sur le réseau social X et abonnez-vous à la newsletter mensuelle.

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