Il y a quelques jours à peine, un pétrolier battant pavillon russe entrait dans le port de Matanzas, à l’ouest de Cuba. À son bord : 730 000 barils de brut — la première cargaison de pétrole reçue par l’île depuis le 9 janvier 2026.
3 mois de blocus énergétique, de coupures de courant de 12 heures par jour, de rationnement alimentaire. Et c’est la Russie qui a brisé ce silence. Pas l’Europe, pas l’Amérique latine. Moscou. Pourquoi ? La réponse est à la fois historique, stratégique, et profondément géopolitique.
Je passe sur la partie historique, car je vous ai déjà raconté dans un précédent billet de la relation de ces deux pays, héritage de la guerre froide qui ne s’est jamais éteint. Une alliance remise au goût du jour par la pression américaine
En 2026, la pression de Washington a ressoudé les deux pays. Depuis le début de l’année, Cuba a perdu son allié vénézuélien après la capture de Nicolàs Maduro par des forces spéciales américaines. Le Mexique a suspendu ses livraisons de pétrole sous la menace de tarifs douaniers américains. Résultat : Cuba produit à peine 40 % du carburant dont elle a besoin et dépend des importations pour alimenter son réseau énergétique en ruine.
C’est dans ce vide que Moscou s’est engouffré. Le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a déclaré que la Russie considère qu’il est de son devoir de fournir l’assistance nécessaire à Cuba dans les circonstances actuelles. Et la porte-parole de la diplomatie russe Maria Zakharova a été encore plus directe : « Cuba est notre ami et notre partenaire le plus proche dans le bassin des Caraïbes, nous n’avons pas le droit de la laisser tomber. »
Un deuxième pétrolier est d’ailleurs en cours de chargement. Moscou ne s’arrêtera donc pas là.
Ce que la Russie y gagne vraiment
Soyons honnêtes : la solidarité entre États n’est jamais purement désintéressée. Pour Moscou, soutenir Cuba en 2026 présente plusieurs avantages stratégiques majeurs.
Un pied dans la Caraïbe. Depuis l’invasion de l’Ukraine, la Russie est isolée diplomatiquement en Europe. La Caraïbe, à 90 miles des États-Unis, est un point de pression géopolitique considérable. Maintenir Cuba sous influence russe, c’est garder une épine dans le flanc américain.
Un levier dans le rapport de forces global. Les deux nations ont des approches communes sur les principaux sujets à l’ordre du jour international — en défense du multilatéralisme et du droit international face à ce que Díaz-Canel appelle « les règles punitives et coercitives de l’Occident ». Cuba vote systématiquement aux côtés de la Russie aux Nations Unies, y compris sur la guerre en Ukraine.
Un signal aux autres pays du Sud global. En brisant le blocus, la Russie envoie un message à tous les pays qui hésitent à s’aligner sur Washington : nous protégeons nos alliés. La Russie a d’ailleurs soutenu l’adhésion de Cuba aux BRICS en tant que pays partenaire.
Le calcul paradoxal de Trump
L’épisode révèle aussi une contradiction frappante du côté américain. La décision de Trump de laisser la Russie livrer du brut à Cuba — malgré l’embargo de facto américain depuis janvier — lui permet d’éviter une confrontation directe avec Moscou, tout en offrant une bouffée d’air à l’île communiste.
En d’autres termes : Washington asphyxie Cuba mais laisse Poutine lui tendre une bouée de sauvetage. Une incohérence qui illustre les tensions internes de la politique étrangère américaine du moment, entre pression maximale sur Cuba et nécessité de ne pas ouvrir un nouveau front avec la Russie.
Une relation qui dure, quoi qu’il arrive
Ce qui frappe dans la relation russo-cubaine, c’est sa résilience. Elle a survécu à la chute de l’URSS, aux années d’isolement des années 90, aux changements de régime à Moscou. Lors de la récente commission intergouvernementale russo-cubaine tenue à Saint-Pétersbourg, la Russie a réaffirmé que ses relations avec Cuba sont fondées sur une profonde expérience historique, le respect mutuel, la confiance et des liens étroits d’amitié.
Aujourd’hui, avec un blocus américain qui s’intensifie et un Trump qui promet de « s’occuper de Cuba après l’Iran », la Russie apparaît comme le dernier grand allié extérieur de La Havane.

