Santé en Guadeloupe en chiffres : des progrès réels, des fragilités persistantes

En janvier 2026, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a publié un avis intitulé La santé dans les Outre-mer, rapporté par Éric Leung et Élisabeth Tomé-Gertheinrichs.

Ce document dresse un état des lieux précis des réalités sanitaires ultramarines et met en lumière des inégalités structurelles persistantes. La Guadeloupe y apparaît comme un territoire à la fois proche des standards nationaux sur certains indicateurs… et confronté à des vulnérabilités majeures.

Une espérance de vie élevée, mais des écarts persistants

Sur le papier, la Guadeloupe affiche des résultats plutôt favorables. En 2022, l’espérance de vie à la naissance atteint : 76,2 ans pour les hommes et 83,5 ans pour les femmes. Ces niveaux se rapprochent de la moyenne nationale (80 ans pour les hommes et 85,6 ans pour les femmes). Depuis 1970, la progression est continue, dans une dynamique comparable à l’Hexagone. C’est un progrès incontestable.

Cependant, l’espérance de vie ne dit pas tout. L’indicateur d’« espérance de vie en bonne santé » n’est pas publié territoire par territoire en Outre-mer. On ignore donc combien d’années sont vécues sans incapacité. Le CESE insiste sur cette lacune statistique, qui limite l’évaluation fine des politiques de prévention.

Une mortalité plus élevée qu’au niveau national

En 2023, le taux brut de mortalité en Guadeloupe est de 10,5 ‰, contre 9,4 ‰ en France hexagonale. Entre 2019 et 2023, les DROM ont enregistré une hausse de 10,1 % des décès, liée au vieillissement et aux effets résiduels du Covid-19.

Plus préoccupant encore : à âge égal, la mortalité en Guadeloupe est supérieure de 9 % à celle observée au niveau national.

Les maladies cardio-neurovasculaires y pèsent davantage que dans l’Hexagone. À l’inverse, la mortalité par maladies respiratoires y est inférieure au niveau national. Les cancers restent globalement en dessous de la moyenne nationale, mais certaines localisations (estomac, prostate, utérus) présentent des niveaux plus élevés dans plusieurs territoires ultramarins. Autrement dit : le profil épidémiologique est spécifique. Il nécessite des réponses adaptées.

Un vieillissement accéléré

La Guadeloupe connaît un vieillissement rapide de sa population. Entre 1999 et 2014, la part des 65 ans et plus a été multipliée par 1,5. Selon les projections, elle pourrait presque doubler d’ici 2030, atteignant environ 30 % de la population. Ce basculement démographique va mécaniquement accroître :

  • les besoins en prise en charge des maladies chroniques
  • la pression sur les établissements hospitaliers
  • les besoins en médico-social
  • la dépendance et les problématiques de maintien à domicile.

Or, le rapport souligne un manque d’anticipation face à cette transition.

Un accès aux soins encore fragilisé

Le CESE met en avant des obstacles structurels à l’accès aux soins en Outre-mer :

  • inégalités d’équipement
  • éloignement pour certaines spécialités
  • difficultés de mobilité
  • complexité administrative
  • barrières culturelles ou linguistiques.

En Guadeloupe, ces facteurs s’ajoutent à un déficit chronique de professionnels de santé.

Les établissements ultramarins font face à des difficultés persistantes de recrutement : médecins, chirurgiens, sages-femmes, personnels paramédicaux qualifiés. Conséquences :

  • recours important à des praticiens à diplôme hors Union européenne (PADHUE)
  • instabilité des équipes
  • tension sur les services hospitaliers
  • risque de rupture dans la continuité des soins.

L’attractivité du territoire pour les professionnels de santé est identifiée comme un enjeu central.

Des lacunes statistiques qui affaiblissent les politiques publiques

Le rapport est très clair : les données de santé en Outre-mer sont incomplètes ou insuffisamment publiées.

Certaines grandes enquêtes nationales excluent les DROM. Les registres ne sont pas toujours harmonisés. Les indicateurs ne sont pas systématiquement comparables. Sans données fiables, il est impossible de piloter correctement une politique de santé territorialisée.

Le CESE demande que les Outre-mer disposent des mêmes indicateurs que l’Hexagone et que les données soient publiées de manière systématique. C’est une question d’égalité républicaine.

Une défiance à ne pas sous-estimer

Le rapport insiste sur un point politique majeur : la confiance. La crise du Covid-19 et le scandale du chlordécone ont renforcé une défiance déjà installée envers les institutions sanitaires.

Lorsque l’accès aux soins semble inégal, lorsque les équipements manquent, lorsque les messages de prévention ne sont pas adaptés aux réalités locales, la promesse d’égalité vacille. La santé devient alors un sujet politique au sens fort.

Ce que révèle le cas guadeloupéen

La Guadeloupe n’est pas un territoire en décrochage total. L’espérance de vie est élevée. Les infrastructures existent. Des investissements ont été réalisés.

Pourtant :

  • la mortalité reste supérieure au niveau national
  • les maladies chroniques pèsent lourd
  • le vieillissement s’accélère
  • l’attractivité médicale demeure fragile
  • les données sont insuffisamment exploitées

Le constat du CESE est sans détour : la santé en Outre-mer ne peut plus être pensée comme une simple déclinaison de la politique nationale. Elle exige une stratégie différenciée, territorialisée et assumée.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice en Guadeloupe. Caribbean blogger depuis 2007.