Souvenez-vous du canal du Nicaragua : quand ce mégaprojet suscitait de vives contestations

Annoncé en 2013, le projet du canal du Nicaragua a très vite suscité une couverture médiatique internationale massive, tant par l’ampleur du projet que par les oppositions qu’il a déclenchées.

Présenté comme une alternative stratégique au Canal de Panama, ce chantier devait repositionner la Nicaragua au cœur du commerce maritime mondial.

Très rapidement, le projet est devenu un sujet hautement politique, cristallisant tensions sociales, inquiétudes environnementales et interrogations économiques.

Un projet hors normes sur le papier

Dès son annonce, le canal du Nicaragua est qualifié de chantier pharaonique.

  • Durée des travaux annoncée : 5 ans
  • Montant estimé : 41 milliards d’euros
  • Longueur prévue : près de 300 km de voie navigable
  • Objectif affiché : une largeur et une profondeur supérieures à celles du canal de Panama

L’ambition est claire : accueillir des navires plus grands que ceux pouvant transiter par Panama et capter une part stratégique du trafic maritime mondial.

Une concession opaque et très contestée

Le projet est confié à la Hong Kong Nicaragua Canal Development Investment Company (HKND), un groupe chinois auquel le gouvernement nicaraguayen accorde en juin 2013 une concession d’exploitation de 50 ans, renouvelable. Cette décision déclenche immédiatement de fortes critiques :

  • manque de transparence sur les conditions d’attribution,
  • garanties faibles pour l’État,
  • sentiment de perte de souveraineté sur une infrastructure stratégique.

Sur le terrain, la contestation s’organise rapidement. Des milliers de paysans manifestent contre le projet, redoutant des expropriations massives le long du tracé du canal.

Les marches de protestation se multiplient dans plusieurs régions du pays, faisant du « super-canal » un symbole de fracture sociale, entre promesses de développement économique et réalités locales ignorées.

Des risques environnementaux majeurs pointés du doigt

Les critiques dépassent largement le cadre social.
De nombreuses associations environnementales alertent sur les impacts potentiels du projet :

  • atteintes graves aux écosystèmes,
  • menaces sur les zones humides,
  • risques majeurs pour le lac Nicaragua, principale réserve d’eau douce du pays.

Face à ces inquiétudes, une délégation de la Convention de Ramsar se rend sur place à la mi-janvier afin d’évaluer les conséquences du projet sur les zones humides d’importance internationale.

Un rival déclaré du canal de Panama

Dès l’origine, le canal du Nicaragua est conçu comme un concurrent direct du canal de Panama. Plus long, plus large et plus profond, il devait bouleverser les équilibres du commerce maritime régional et mondial. Sur le papier, le projet semblait capable de rebattre les cartes. Dans les faits, ses fragilités apparaissent rapidement.

Malgré son ampleur, le projet s’est progressivement enlisé, jusqu’à être abandonné de fait. Les 41 milliards d’euros annoncés n’ont jamais été réunis. HKND n’a pas réussi à convaincre des investisseurs internationaux solides. Aucun grand consortium bancaire n’a officiellement soutenu le projet, et les promesses de financements chinois sont restées floues, sans engagements fermes.

À partir de 2015-2016, le contexte mondial évolue rapidement :

  • ralentissement du commerce maritime,
  • chute des cours des matières premières,
  • élargissement du canal de Panama, opérationnel dès 2016.

L’argument central du projet — accueillir des navires que Panama ne pourrait pas recevoir — perd alors sa crédibilité économique.

Le fondateur de HKND, Wang Jing, voit sa fortune personnelle s’effondrer après le krach boursier chinois de 2015. Privée de ressources, l’entreprise se retire progressivement du projet, tandis que son dirigeant disparaît de la scène médiatique.

Les mobilisations paysannes ne faiblissent pas. L’absence de consultation réelle, la menace d’expropriations et les risques environnementaux continuent de miner l’acceptabilité sociale du canal, y compris à l’échelle nationale.

La concession accordée à HKND, jugée déséquilibrée et opaque, est de plus en plus contestée. Faute de travaux concrets, elle reste largement théorique et perd toute crédibilité opérationnelle.

Un mégaprojet fantôme, révélateur des limites du développement à tout prix

Abandonné en 2018, le projet du canal du Nicaragua reste le symbole d’un mégaprojet pensé à l’échelle globale, sans ancrage territorial solide, surestimant les dynamiques économiques mondiales et sous-estimant les réalités sociales, environnementales et financières.

Dans l’histoire récente de la Caraïbe et de l’Amérique centrale, cet échec rappelle une évidence :les grands projets d’infrastructure ne tiennent pas par leur taille, mais par leur crédibilité.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice en Guadeloupe. Caribbean blogger depuis 2007.

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