Vie chère en Martinique : l’Autorité de la concurrence recommande de se tourner vers la Caraïbe

L’Autorité de la concurrence a publié, le 10 février 2026, un avis approfondi sur les causes de la vie chère en Martinique et propose 9 recommandations concrètes pour s’attaquer au problème.

Cette analyse fait suite à une saisine du gouvernement et s’inscrit dans le cadre plus large des mobilisations et actions publiques autour de la cherté de la vie locale, avec un écart de prix moyen de 13,8 % supérieur à l’hexagone pour l’ensemble des biens, et jusqu’à 40 % pour les produits alimentaires selon l’INSEE.

Constat : un problème structurel, pas juste conjoncturel

L’Autorité met en lumière que la vie chère en Martinique ne se résume pas à quelques hausses ponctuelles de prix ou à des stratégies commerciales locales : elle est ancrée dans des facteurs structurels profonds. Parmi les causes identifiées :

  • la dépendance aux importations depuis l’Hexagone et l’absence d’une diversité d’approvisionnement ;
  • l’étroitesse du marché local, qui limite la concurrence  ;
  • le poids de la fiscalité locale (TVA, octroi de mer) ;
  • des frais d’approche logistiques élevés liés à l’insularité ;
  • des outils de régulation déjà en place comme le Bouclier Qualité-Prix ou les observatoires régionaux, jugés utiles mais insuffisants.

L’Autorité note que ces écarts de prix restent persistants et même croissants par rapport à l’Hexagone, malgré les mesures engagées depuis plusieurs années.

Focus sur les recommandations 3 et 4

L’avis de l’Autorité de la concurrence met noir sur blanc ce que beaucoup savent déjà : la vie chère en Martinique n’est pas une anomalie passagère. C’est un système. Un modèle d’approvisionnement, de dépendance et de concentration qui produit mécaniquement des prix élevés.

L’avis formule 9 recommandations. Parmi elles, les n° 3 et n° 4 sont particulièrement intéressantes, car elles visent à remettre en cause le modèle d’approvisionnement martiniquais, plutôt que d’ajuster des instruments déjà existants. Elles invitent à renforcer l’intégration régionale et à structurer un hub logistique aux Antilles.

Un modèle à bout de souffle

La Martinique importe massivement depuis l’Hexagone. Ce choix historique a créé une organisation économique quasi verticale : fournisseurs, centrales d’achat, circuits logistiques, normes, habitudes commerciales. Résultat : peu de diversification, peu de concurrence, et des coûts d’acheminement structurellement élevés.

Ce système montre ses limites. Le monde a changé. Les routes maritimes se redessinent. Les économies caribéennes se structurent. Les accords commerciaux évoluent. La Martinique, elle, reste trop souvent tournée vers un axe unique.

Recommandation 3 : se tourner vers la Caraïbe, concrètement

La recommandation n°3, qui encourage une intégration accrue dans la zone Caraïbe, ouvre enfin une brèche. Il est plus que temps de l’élargir.

Diversifier les sources d’approvisionnement vers les voisins caribéens ne relève pas d’un discours identitaire ou symbolique. C’est une logique économique. Acheter plus près, c’est réduire certaines distances maritimes. C’est multiplier les fournisseurs potentiels. C’est introduire de nouveaux acteurs dans le jeu. Plus il y a d’options, plus la capacité de négociation augmente.

La Caraïbe est un espace économique de dizaines de millions d’habitants, avec des capacités agricoles, industrielles et logistiques variées. République dominicaine, Panama, Costa Rica, Colombie, Trinidad-et-Tobago… Les opportunités existent. Continuer à dépendre quasi exclusivement d’un seul axe d’importation revient à accepter une forme de rigidité structurelle. Ouvrir vers la région, c’est créer de la souplesse et donc de la concurrence.

Recommandation 4 : le hub Antilles, à condition qu’il ne reproduise pas le même schéma

L’idée d’un hub logistique antillais est pertinente. Centraliser, redistribuer, optimiser les flux peut réduire les coûts. Sur le papier, c’est cohérent.

La vigilance exprimée par l’Autorité est essentielle : ce hub ne doit pas devenir un nouvel outil de concentration. S’il aboutit à verrouiller davantage le marché autour de quelques opérateurs dominants, l’effet sera nul sur les prix.

Un hub efficace devrait au contraire faciliter l’entrée de nouveaux armateurs, fluidifier les circuits, encourager la pluralité des routes. Il doit être un outil d’ouverture, pas un outil de contrôle.

Une question de cohérence géographique

Il y a une forme de paradoxe. La Martinique est géographiquement caribéenne, culturellement caribéenne, historiquement insérée dans cet espace. Économiquement, elle fonctionne encore largement en vase clos hexagonal. Cette dissonance pèse. Elle renchérit les coûts. Elle limite les coopérations. Elle freine les complémentarités régionales.

Se tourner vers la Caraïbe ne signifie pas rompre avec la France. Cela signifie cesser de penser en dépendance unique. Une économie mature diversifie ses partenaires. Elle sécurise ses approvisionnements en multipliant ses options.

Chaque débat sur l’ouverture régionale déclenche des craintes : normes, qualité, concurrence pour les producteurs locaux. Ces questions sont légitimes. Elles doivent être traitées avec rigueur.

La vraie question n’est plus de savoir si l’on doit regarder vers la Caraïbe. La question est de savoir combien de temps encore on peut se permettre de ne pas le faire.

Une feuille de route pertinente

Ce rapport montre que les solutions symboliques ou court-terme ne suffisent plus. Le diagnostic est sans concession : il faut repenser l’architecture économique de la Martinique, remettre en question certains schémas d’importation, et surtout ouvrir le marché à des dynamiques concurrentielles réelles.

Dans ce contexte, les recommandations 3 et 4 ne sont pas des détails techniques : elles dessinent des pistes stratégiques pour faire baisser les prix sur le long terme — si toutefois les acteurs politiques et économiques acceptent de les mettre en œuvre pleinement.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice en Guadeloupe. Caribbean blogger depuis 2007.