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SRDEII de la Guadeloupe 2023-2028 : un plan économique pour retenir la jeunesse, réduire la dépendance et relever 5 défis majeurs

Le 20 décembre 2023, l’assemblée plénière du Conseil régional a adopté le Schéma régional de développement économique, d’innovation et d’internationalisation (SRDEII) de la Guadeloupe pour 2023-2028.
La Région Guadeloupe a rédigé ce document de 125 pages avec le Conseil départemental et les 6 intercommunalités de l’archipel. Il fixe la feuille de route économique du territoire pour cinq ans.
Il s’agit d’une révision partielle du schéma de 2016, préparée entre avril et mai 2023 lors de sept ateliers organisés dans chaque intercommunalité, qui ont réuni plus de 500 participants.
Le texte s’organise autour de 5 défis. Il s’appuie sur un état des lieux socio-économique qui éclaire l’ampleur des enjeux.
Un territoire qui perd ses forces vives
Le schéma part d’un constat démographique préoccupant. Entre 2011 et 2021, la Guadeloupe a perdu en moyenne 0,6 % de sa population chaque année, soit près de 3 000 habitants par an. En 2021, le solde migratoire était déficitaire de 2 886 personnes. Le départ des jeunes place l’archipel au troisième rang des régions françaises ayant la plus faible proportion de moins de 25 ans.
Selon le document, en 2050, 55 % de la population aura 50 ans ou plus et près de 40 % plus de 65 ans.
La Région fait donc du retour au pays un fil conducteur de chacun des cinq défis. Le schéma prévoit de construire « un écosystème local facilitateur de retour », fondé sur l’anticipation des besoins du territoire.
Une économie de petites structures, fragilisée par les crises
Le panorama annexé au schéma dresse un portrait contrasté. Le PIB atteint 8,9 milliards d’euros en 2021, après une chute de 5,1 % en 2020. Le PIB par habitant s’établit à 23 449 euros, contre 36 911 euros au niveau national. Le taux de chômage s’élève à 18,6 % en 2022. En 2017, 34 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté, soit avec moins de 1 010 euros par mois, contre 14 % en France métropolitaine.
Au 1er avril 2023, le tissu économique compte 22 591 établissements. Les TPE en représentent 96 % et 59 % des établissements n’emploient aucun salarié. L’esprit d’entreprendre reste vif : 7 849 entreprises ont été créées en 2022, soit 16,3 % de plus qu’en 2021.
Toutefois, les liquidations ont bondi de 48 % sur la même période, avec 260 entreprises concernées. La balance commerciale affiche un déficit de 3,6 milliards d’euros en 2022, en recul de 712 millions d’euros en un an. La hausse de 72 % de la facture énergétique importée pèse lourd dans ce résultat.
Défi 1 : nourrir l’archipel
La souveraineté alimentaire ouvre la stratégie régionale. Le diagnostic agricole est sévère. Selon le schéma, 80 % des exploitants n’adhèrent à aucune organisation collective. L’âge moyen des producteurs atteint 55 ans. En 2020, 10 208 personnes travaillaient de manière permanente dans les exploitations, soit 2 779 de moins qu’en 2010.
Pour inverser la tendance, la Région annonce des assises de l’agriculture et de l’agrotransformation, un incubateur agricole et un outil d’observation des importations. Elle entend aussi conforter une réserve foncière de 50 000 hectares à valeur agronomique dans le cadre de la révision du Schéma d’aménagement régional. Le schéma désigne des filières prioritaires pour la transformation : fruit à pain, banane plantain, pois, miel, volailles et porcs.
Sur la mer, le paradoxe est frappant. La Guadeloupe compte parmi les plus grands consommateurs de produits halieutiques au monde : 14 000 à 15 000 tonnes par an, soit environ 37 kg par habitant.
Cependant, la pêche locale, essentiellement artisanale, ne couvre qu’environ la moitié de cette demande. En 2018, la flotte comptait 759 navires et 1 036 marins, âgés en moyenne de 51 ans. Le schéma prévoit un observatoire de la ressource halieutique, destiné notamment à suivre des espèces sensibles comme la langouste et le lambi.
Défi 2 : tourisme durable et transition énergétique
Le tourisme a atteint les objectifs fixés en 2017 : un million de touristes, un milliard d’euros de chiffre d’affaires et 1 000 emplois. Le schéma évoque des « chiffres records en 2019 ». La Région indique avoir injecté en moyenne 12 millions d’euros par an dans le secteur. En 2019, le tourisme représentait 8 000 emplois, soit 8,4 % de l’emploi total. En 2022, le chiffre d’affaires des meublés de tourisme a atteint 140,6 millions d’euros, en hausse de 71 % par rapport à 2019.
Le document met néanmoins en garde : l’effet « revenge travel » risque de s’essouffler dès 2024 sous l’effet de l’inflation qui touche la clientèle habituelle. La Région veut désormais maximiser la recette par visiteur et mieux répartir les flux. Parmi les pistes figurent une réflexion sur une taxe touristique « destination 100 % décarbonée » et la mise en place d’accès payants pour financer la préservation des sites.
En matière d’énergie, l’ambition affichée est un mix électrique 100 % renouvelable dès 2028. Le point de départ reste lointain. En 2022, la dépendance aux énergies importées et fossiles atteint 91 % et les renouvelables fournissent 35 % de l’électricité. En octobre 2022, leur part a approché le record de 40 %. Le transport routier concentre 63 % de la consommation d’énergie finale. Le schéma juge les actions menées dans ce secteur « modérément coordonnées, et d’ampleur modeste ».
Défi 3 : innover, exporter et revoir les outils d’aide
L’archipel dispose de plus de 850 enseignants-chercheurs, chercheurs, ingénieurs et techniciens de recherche. Le schéma évalue à au moins 280 le nombre d’entreprises innovantes. L’écosystème s’est étoffé avec une Technopole, l’incubateur Zebox Caraïbes et neuf FabLabs installés dans les lycées. Le document reconnaît toutefois que cette structuration reste « insuffisamment mature ». Au 1er avril 2023, le numérique compte 545 établissements et 419 salariés, soit 1,1 % des emplois salariés privés.
À l’international, la Région finance deux conseillers Team France Export au sein de la CCI des Îles de Guadeloupe. Le schéma relève que les entreprises peinent encore à utiliser ces outils. Il pointe aussi le manque de dispositifs pour conquérir le marché national. Il prévoit la création d’une agence de développement économique, chargée d’attirer les investissements étrangers.
Le volet fiscal apporte des chiffres rarement mis en avant. Sur la période 2016-2022, l’octroi de mer a rapporté en moyenne 219,8 millions d’euros par an et l’octroi de mer régional 83 millions d’euros. La taxe spéciale de consommation sur les carburants a rapporté 107,5 millions d’euros.
Dans le même temps, les exonérations d’octroi de mer ont atteint en moyenne 104,68 millions d’euros par an, soit un taux moyen d’exonération de 22 %. Selon le document, la production locale déclarée aux douanes a progressé de 32 % entre 2014 et 2019, passant de 1,047 à 1,385 milliard d’euros.
Côté aides directes, les dispositifs ARICE et ARDDA ont accompagné 335 entreprises par an, avec 4,9 millions d’euros de subventions. Pendant la crise sanitaire, 6 millions d’euros d’aides ont permis de préserver 800 emplois.
Pour la suite, la Région veut créer de nouveaux outils pour la trésorerie des entreprises et le préfinancement des aides publiques. Elle prévoit aussi des mesures pour compenser la double insularité des îles de l’archipel.
Défi 4 : miser sur les filières émergentes
Le schéma cible 4 secteurs à fort potentiel. Le premier regroupe les industries culturelles et créatives, qui représentaient 1 840 emplois directs et indirects en 2011. Pendant la crise sanitaire, la Région a soutenu 1 768 entreprises de la restauration, de la presse, de l’événementiel et de la culture, pour plus de 5,2 millions d’euros. Le document cite aussi la série britannique « Death in Paradise », tournée chaque année depuis 2011, qui représente 5 millions d’euros investis sur le territoire.
Le deuxième secteur est l’économie bleue, dont la production maritime est évaluée à 750 millions d’euros. La Région prévoit de créer un « Parlement de la Mer » sur le modèle de l’Occitanie et de la région PACA. Viennent ensuite l’économie verte, avec la pharmacopée, les plantes aromatiques et médicinales et le porc créole, puis la silver économie, portée par le vieillissement de la population.
Le schéma rappelle aussi le poids de l’économie sociale et solidaire. En 2021, elle représentait 10 210 emplois, soit 9,5 % de l’emploi, répartis dans 1 015 structures. Les femmes occupent 71,4 % de ces emplois.
Défi 5 : corriger les failles de la gouvernance
Le dernier défi répond directement aux faiblesses du précédent schéma. L’évaluation de celui-ci a relevé une mobilisation insuffisante des instances de pilotage, une faible appropriation par les partenaires et la société civile, ainsi qu’un manque de communication sur les réalisations. La Région annonce donc un comité de suivi réuni au moins une fois par an, une conférence annuelle ouverte au grand public et des conventions renforcées avec les intercommunalités et les chambres consulaires. Chaque défi comporte des tableaux d’indicateurs de résultat et de réalisation, avec leur unité de mesure, leur fréquence de suivi et leur source.
Le suivi, épreuve de vérité du schéma
Le SRDEII 2023-2028 se distingue par la lucidité de son diagnostic : dépendance énergétique, déficit commercial, pauvreté, vieillissement et départ des jeunes. Ses orientations prolongent largement celles de 2016, que l’évaluation a jugées toujours pertinentes.
Le document met cependant l’accent sur des sujets devenus pressants depuis les crises récentes : souveraineté alimentaire, transitions et coordination des acteurs. Sa réussite dépendra de la capacité des institutions à produire les données promises et à rendre compte, chaque année, des résultats obtenus.



