La Route du Rhum – Destination Guadeloupe, une course vectrice de données qui dessinent l’état réel de l’océan

Tous les 4 ans, la Route du Rhum – Destination Guadeloupe relie Saint-Malo à Pointe-à-Pitre. Entre les deux, 3 542 milles nautiques d’Atlantique.

À l’approche de l’édition dont le village ouvrira du 20 octobre au 1er novembre à Saint-Malo, avant un village de suivi en Guadeloupe à partir du 6 novembre, l’organisateur OC Sport Pen Duick publie un kit pédagogique rédigé avec les scientifiques de l’Ifremer.

Sous ses dehors de livret destiné aux enfants, le document compile une série de chiffres qui dessinent l’état réel de l’océan traversé par la flotte.

Une course qui sert de laboratoire

La flotte réunit des ULTIM, immenses trimarans capables de dépasser 40 nœuds, soit 75 km/h, des Ocean Fifty, des IMOCA, des Class40 et les catégories Vintage Mono et Vintage Multi ouvertes aux bateaux plus anciens. Certains mâts atteignent la hauteur d’un phare, certaines surfaces de voile celle de plusieurs terrains de tennis.

L’intérêt du kit tient ailleurs. Les skippers professionnels effectuent, pendant leurs courses, des prélèvements d’eau de mer servant à l’étude des microplastiques. Les scientifiques confient également le largage de leurs instruments à des voiliers de compétition ou à des cargos, afin de réduire l’empreinte de campagnes océanographiques menées jusqu’ici sur des navires à moteur. La course devient un vecteur de données.

Ce que l’océan absorbe pour nous

Le chiffre central du document est celui-ci : l’océan absorbe 90 % de l’excès de chaleur dû au changement climatique, ainsi qu’une partie des émissions de CO2.

Le phytoplancton, microalgue dérivant au gré des courants, produit à lui seul plus de la moitié de l’oxygène terrestre et consomme la moitié du CO2.

Autrement dit, la régulation climatique de la planète repose sur un milieu dont l’humanité n’a exploré qu’une infime partie, alors même qu’il couvre plus de 70 % de la surface du globe.

Une biodiversité connue à 13 %

Le kit avance 250 000 espèces marines identifiées à ce jour, soit 13 % seulement des organismes vivant dans l’océan. L’océan profond commence à 200 mètres, là où la lumière cesse de pénétrer, et descend au-delà de 10 000 mètres. Les grands fonds abriteraient environ 10 millions d’espèces.

L’histoire de leur exploration tient en quelques dates :

  • 1935 pour la première descente directe, à 950 mètres, dans une capsule reliée à la surface par un câble ;
  • 1960 pour la plongée à 11 000 mètres dans la fosse des Mariannes, à bord d’un submersible conçu par le professeur Piccard.

Autour des cheminées hydrothermales, l’eau jaillit à 115 °C quand la température ambiante des abysses oscille entre 0 et 6 °C. Des oasis de vie s’y développent, nourries par des bactéries.

Le compte à rebours des coraux

Voici la donnée la plus brutale du livret, et celle qui concerne le plus directement l’arc caribéen : environ 40 % des coraux ont disparu depuis quarante ans. Si rien n’est fait, il n’en restera plus d’ici 2050.

Le document rappelle par ailleurs que les coraux froids des grands fonds, abîmés par la pêche profonde après des milliers d’années de construction, servent de refuge et de nurserie à une multitude d’organismes. Ils sont désormais protégés.

90 millions de tonnes de poissons par an

La pêche mondiale prélève chaque année 90 millions de tonnes de poissons, soit le poids de 9 000 tours Eiffel. Le kit relie ce volume à la mise en place de quotas dans certaines zones du monde, limites fixées au nombre de poissons pêchés par jour.

À la surpêche s’ajoute la bioaccumulation. Les polluants organiques persistants, issus de produits imperméabilisants ou de revêtements antiadhésifs, remontent la chaîne alimentaire et atteignent leur concentration maximale chez l’ours polaire. Ces mêmes polluants reviennent dans les assiettes humaines par le poisson pêché.

La France, deuxième domaine maritime mondial

De l’Hexagone aux Outre-mer, la France possède le deuxième domaine maritime le plus vaste du monde, ce qui fonde sa responsabilité en matière d’étude et de protection. L’Ifremer, seul organisme de recherche français entièrement dédié à l’océan, opère depuis une vingtaine de sites répartis sur les trois grands océans. Son implantation de Brest-Plouzané rassemble plus de 900 personnes, le siège de l’institut et celui de la Flotte océanographique française.

Les outils de surveillance se diversifient : les flotteurs Argo enregistrent depuis 2000 la température, la teneur en sel et la pression à différentes profondeurs ; le navire Thalassa évalue l’état des populations de poissons ; des animaux marins équipés de capteurs collectent des données sous la glace polaire ; des satellites mesurent la température de surface.

L’innovation cherche ses marges

4 pistes énergétiques figurent au document, toutes encore en développement : l’hydrolienne tirée des courants, la houlomotrice issue de la houle, l’osmotique fondée sur les variations de salinité, la thermique liée aux écarts de température. Des bactéries des grands fonds permettraient de produire de l’hydrogène vert.

Le biomimétisme avance également : un système de propulsion inspiré d’une queue de baleine est en cours de conception pour réduire la consommation des grands navires. Les coques en fibre de lin remplacent progressivement la fibre de verre, la France étant le premier producteur mondial de lin. Quant à l’huître, sentinelle climatique étudiée pour sa résistance aux écarts de température, sa coquille broyée sert déjà à fabriquer des combinaisons de surf, des montures de lunettes et des peintures capables d’absorber la chaleur des toitures.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.