Délais de paiement en Outre-mer : 435 millions d’euros de trésorerie en souffrance

Chaque année, l’Institut d’émission des départements d’outre-mer (IEDOM) remet au ministre de l’Économie un rapport consacré aux délais de paiement pratiqués dans les départements et collectivités d’outre-mer (DCOM) de la zone euro : Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion, Mayotte, Saint-Barthélemy, Saint-Martin et Saint-Pierre-et-Miquelon.

L’édition 2025 a été réalisée avec l’Observatoire des entreprises de la Banque de France, la Direction générale des Finances publiques (DGFiP) et la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF).

Elle croise trois sources :

  • les comptes des entreprises arrêtés à fin 2024
  • les délais de paiement de l’État, des collectivités et des hôpitaux à fin 2025
  • les contrôles menés en 2025 par la DGCCRF.

Il en ressort un tableau à deux vitesses. Les entreprises et l’État paient plus vite, tandis que les collectivités locales et surtout les hôpitaux publics continuent de faire attendre leurs fournisseurs, parfois pendant plus de six mois.

Des entreprises payées plus vite, sans rattraper l’Hexagone

En 2024, les entreprises ultramarines ont été réglées par leurs clients en 39 jours de chiffre d’affaires en moyenne, soit deux jours de moins qu’en 2023. Elles ont elles-mêmes payé leurs fournisseurs en 49 jours d’achats, un niveau stable. Le solde commercial, c’est-à-dire le besoin de trésorerie créé par ces décalages, recule d’un jour pour atteindre 10 jours de chiffre d’affaires.

L’écart avec la France entière persiste néanmoins. Au niveau national, les délais clients s’établissent à 28 jours et les délais fournisseurs à 36 jours. Les entreprises d’outre-mer attendent donc leur argent 11 jours de plus et paient 13 jours plus tard.

L’IEDOM appelle toutefois à la prudence. Ces chiffres ne proviennent pas d’une enquête auprès des chefs d’entreprise : ils reposent sur une approche strictement comptable, appliquée à 34 933 entreprises, avec des moyennes qui donnent le même poids à chaque entreprise, quelle que soit sa taille. Ils ne tiennent pas compte de l’éloignement, de la desserte maritime et aérienne ou du poids des échanges extérieurs. Ils ne sont pas non plus comparables à ceux des rapports précédents.

Un quart des entreprises au-delà du plafond légal

Depuis la loi de modernisation de l’économie (LME), entrée en vigueur en 2009, le délai de paiement entre entreprises est plafonné à 60 jours. En 2024, 25 % des entreprises ultramarines présentent pourtant un délai client moyen supérieur à ce seuil. Lorsque retard il y a, sa durée moyenne atteint 128 jours, un niveau qui a peu évolué depuis 5 ans. Du côté des fournisseurs, 29 % des entreprises paient au-delà de 60 jours.

La tendance reste favorable sur la durée. La part des entreprises payant leurs fournisseurs sans retard est passée de 69 % en 2019 à 71 % en 2024. Celle des entreprises réglées sans retard par leurs clients a progressé de 73 % à 75 %.

Le coût de ces retards est considérable. Selon l’IEDOM, si aucun retard n’était constaté, les entreprises ultramarines disposeraient de 435 millions d’euros de trésorerie supplémentaire. La construction en récupérerait à elle seule 320 millions, le soutien aux entreprises 243 millions et l’industrie 223 millions. En sens inverse, le commerce devrait restituer jusqu’à 438 millions d’euros.

Le rapport décrit aussi un effet domino : une entreprise payée en retard reporte la charge sur ses propres fournisseurs, recourt au crédit bancaire, se fragilise et peut aller jusqu’au dépôt de bilan, entraînant ses partenaires dans sa chute. Une grande partie des entreprises lésées ne réclament pas les pénalités ou l’indemnité forfaitaire de 40 euros auxquelles elles ont droit, de peur de nuire à leurs relations commerciales.

Construction et services aux entreprises, secteurs sous tension

Les situations varient fortement d’un secteur à l’autre. La construction et le soutien aux entreprises affichent les délais clients les plus longs, ramenés en 2024 à 60 jours, exactement au niveau du plafond légal. Le soutien aux entreprises supporte le besoin de trésorerie le plus élevé, avec un solde commercial de 36 jours. Au sein de ce secteur, les activités juridiques et comptables sont payées par leurs clients en plus de 90 jours, ce qui porte leur solde à 68 jours.

Dans les transports et l’entreposage, les délais fournisseurs atteignent 48 jours, alors que la loi fixe un plafond de 30 jours pour une grande partie de ces activités.

À l’opposé, le commerce et l’hébergement-restauration encaissent vite et paient plus tard. Les commerçants sont réglés en 22 jours et paient leurs fournisseurs en 49 jours. Les hôtels et restaurants, payés en un jour, règlent leurs fournisseurs en 29 jours. Leurs soldes commerciaux négatifs (-16 et -19 jours) signifient que leurs partenaires financent une partie de leur trésorerie.

Les plus grandes entreprises, les plus mauvais payeurs

Le rapport met en évidence un paradoxe : plus une entreprise est grande, plus ses délais sont longs. Les très petites entreprises (TPE), qui représentent 83,7 % de l’échantillon, sont payées en 35 jours et paient en 45 jours. Les PME sont réglées en 58 jours et paient en 67 jours, au-delà du plafond légal.

Les 119 entreprises de taille intermédiaire (ETI) se distinguent par une nette dégradation. Leurs délais clients atteignent 63 jours (+3 jours) et leurs délais fournisseurs bondissent de 77 à 83 jours. Au total, 56 % d’entre elles paient leurs fournisseurs au-delà de 60 jours. Selon l’IEDOM, ces entreprises sont peu nombreuses, cependant les montants en jeu sont significatifs et leurs difficultés peuvent se diffuser à une large part du tissu économique.

Depuis 2022, la Banque de France et l’IEDOM tiennent compte du comportement de paiement dans la cotation des entreprises. Le dispositif, généralisé en 2023, vise en priorité les ETI et les grandes entreprises en excellente santé financière qui paieraient leurs fournisseurs en retard alors qu’elles sont elles-mêmes réglées dans les délais. Leur cotation peut alors être dégradée.

Guadeloupe, Martinique, Guyane : des trajectoires encourageantes

En Guadeloupe, où l’étude porte sur 7 965 entreprises, les délais clients reculent de trois jours à 38 jours et les délais fournisseurs d’un jour à 48 jours. Le solde commercial, à 7 jours, est le plus faible des DCOM. Sur ce plan, l’écart avec la France entière est nul.

En Martinique, les entreprises sont payées plus vite (39 jours, soit -2 jours), mais règlent leurs fournisseurs un peu plus tard (51 jours, soit +1 jour). Leur solde commercial s’établit à 9 jours.

La Guyane conserve des délais parmi les plus élevés. Toutefois, elle enregistre une amélioration pour la quatrième année consécutive : 46 jours pour les délais clients (-4 jours) et 51 jours pour les délais fournisseurs (-1 jour). Son solde commercial diminue de quatre jours, à 13 jours.

Hors de la zone Grande Caraïbe, La Réunion affiche les délais les plus courts (37 et 46 jours). Mayotte est le seul territoire qui dépasse le plafond légal, avec des délais fournisseurs de 62 jours. L’IEDOM attribue en partie cette dégradation au cyclone Chido de décembre 2024.

L’État sous la barre des 30 jours

Pour les services de l’État, le délai légal est de 30 jours. En 2025, le délai global de paiement de la commande publique dans les départements d’outre-mer recule de 2,3 jours pour atteindre 17,1 jours. Sur l’ensemble des dépenses, il progresse légèrement à 20,4 jours, contre 16 jours au niveau national. Le chemin parcouru est important : en 2011, ce délai atteignait 39,2 jours.

Pour la première fois, la part des paiements effectués au-delà de 30 jours est plus faible dans les départements d’outre-mer (10,7 %) qu’au niveau national (11,7 %). L’enjeu est de taille : la commande publique représente 56,8 % des demandes de paiement de l’État dans ces territoires, contre 32,6 % au niveau national.

Les Antilles et la Guyane tirent ces résultats vers le haut. La Guadeloupe maintient son délai à 10,6 jours et obtient le meilleur taux de la zone, avec seulement 3,6 % de paiements au-delà de 30 jours. La Martinique passe de 17,4 à 10,1 jours. La Guyane recule de 22,6 à 17,9 jours et réduit de 6,5 jours son délai sur la commande publique, à 14 jours. La Réunion, à l’inverse, voit son délai bondir de 11,1 jours, à 33,1 jours.

Le ministère de la Justice, qui souffre selon le rapport d’un « déficit chronique de crédits de paiement », affiche le plus mauvais résultat : 35,2 jours et 20,3 % de paiements hors délai. Le contexte budgétaire a pesé : faute de loi de finances votée avant le 1er janvier 2025, après la censure du gouvernement, l’année a démarré sous le régime des services votés.

Collectivités locales : le double de la moyenne nationale

Le secteur public local reste le maillon faible. En 2025, les collectivités ultramarines paient leurs fournisseurs en 39,9 jours en moyenne (+0,7 jour), au-delà du plafond de 30 jours et deux fois plus lentement que la moyenne nationale (19,3 jours).

La Guadeloupe enregistre une nette amélioration : son délai passe de 47,5 à 42 jours, soit une baisse de 11,6 %. La Martinique reste à un niveau très élevé (50,8 jours) malgré une légère baisse. La Guyane progresse légèrement, à 41,4 jours. Mayotte atteint 74,5 jours. Les collectivités territoriales uniques de Martinique et de Guyane affichent ensemble un délai de 73,4 jours, en hausse de 11,3 %. Les communes de moins de 10 000 habitants se dégradent également, à 45,9 jours.

Le comptable public ne met que 5,4 jours en moyenne pour effectuer ses contrôles et payer. L’essentiel du délai se forme donc en amont, chez l’ordonnateur, c’est-à-dire au sein de la collectivité. Le rapport en détaille les causes : trésorerie préoccupante, masse salariale importante, budgets qui n’inscrivent pas toutes les dépenses à venir, comptabilité d’engagement rarement utilisée, manque d’expertise des équipes et contrôle interne insuffisant. Certaines collectivités mandatent l’essentiel de leurs dépenses dans les deux derniers mois de l’année, les salaires étant les seules dépenses mandatées régulièrement.

Les subventions, notamment européennes, sont insuffisamment sollicitées. Le contre-exemple guyanais montre pourtant leur efficacité : selon une enquête de l’Agence française de développement citée par le rapport, elles ont financé plus de 91 % des dépenses d’investissement des collectivités de Guyane en 2022.

Plusieurs initiatives sont en cours.

  • En Martinique, un service facturier commun fonctionne auprès de la Collectivité territoriale depuis le 31 mars 2025, même si ses effets tardent à se concrétiser en raison des difficultés de trésorerie de la collectivité.
  • Un projet similaire avec le Département de la Guadeloupe est à l’étude. La direction régionale des finances publiques de Guadeloupe a mis au point un outil qui calcule le seuil permettant de payer le plus grand nombre de petites factures sans assécher la trésorerie des collectivités.
  • En Guyane, une Charte de la commande publique a été signée en 2025 par les acteurs publics et économiques.

Hôpitaux : plus de quatre mois pour être payé

La situation la plus préoccupante concerne les établissements publics de santé. Leur délai moyen de paiement dans les départements d’outre-mer atteint 130,6 jours en 2025, en hausse de 9,1 jours. Le plafond légal est de 50 jours et la moyenne nationale de 71,3 jours.

La Guyane détient le délai le plus long : 192,5 jours, soit plus de six mois. La Guadeloupe passe de 113,8 à 118,9 jours et la Martinique de 79,5 à 95,2 jours. Seule Mayotte s’améliore nettement.

En Guadeloupe, le délai du CHU s’est dégradé après la suspension en 2025, en raison de sa trésorerie tendue, de la convention qui permettait de payer directement les factures inférieures à 5 000 euros. En Guyane, le rapport cite le coût de la réserve sanitaire et des évacuations sanitaires vers l’Hexagone ou les Antilles. Plus largement, des dotations jugées insuffisantes ont conduit certains hôpitaux à accumuler des dettes, à recourir à des solutions de préfinancement coûteuses et à « faire peser sur leurs fournisseurs l’insuffisance de liquidités ». Faute de trésorerie, les dépenses sont généralement payées par ordre de priorité.

Là encore, le comptable public n’est pas en cause : son délai a été divisé par plus de deux, de 11,6 à 5,4 jours.

La répression des fraudes durcit le ton

En 2025, la DGCCRF a contrôlé 36 établissements ultramarins, contre 25 en 2024. Parmi eux, 80,6 % présentaient des anomalies, contre 52 % l’année précédente. Les contrôles ciblent en priorité les entreprises les plus susceptibles d’être en retard, ce qui limite la portée de ce pourcentage. L’administration a adressé 5 avertissements et prononcé 15 amendes, pour un total de 1 379 050 euros, contre 755 000 euros en 2024.

Les enquêteurs relèvent une mauvaise connaissance des règles et une comptabilité parfois « particulièrement mal tenue ». Pour les marchandises importées, le délai légal court à partir du dédouanement ou, depuis la loi Lurel de 2012, de la mise à disposition des marchandises dans l’Hexagone augmentée de 21 jours.

Certaines entreprises jugent ce délai trop court, car elles regroupent leurs commandes dans un minimum de conteneurs pour réduire leurs coûts. D’autres disent ignorer ces règles propres aux outre-mer. Enfin, certains fournisseurs hexagonaux accordent à leurs clients ultramarins des délais de 90 jours, contraires au code de commerce, qui n’exonèrent pas ces clients de sanctions.

La facturation électronique, un levier aux effets limités

Depuis le 1er septembre 2026, conformément au calendrier rappelé par l’IEDOM, toutes les entreprises assujetties à la TVA doivent pouvoir recevoir des factures électroniques. Les grandes entreprises, les ETI et les entités publiques doivent aussi en émettre. L’obligation d’émettre s’étendra à toutes les entreprises le 1er septembre 2027.

L’IEDOM attend de cette réforme une réduction des retards liés à la circulation, au traitement et au suivi des factures, ainsi qu’un meilleur pilotage de la trésorerie. L’institut prévient néanmoins que la réforme n’entraînera pas de baisse automatique des délais. La dématérialisation ne garantit pas le paiement en cas de litige et ne change rien aux pratiques qui consistent à utiliser les délais de paiement pour obtenir une avance de trésorerie.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.