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Construction d’un mur : la République dominicaine verrouille sa frontière avec Haïti

Lancé en 2021 par le président Luis Abinader, le mur que la République dominicaine construit à sa frontière avec Haïti s’allonge encore en 2026. Un nouveau tronçon de 14,5 kilomètres a été lancé le 6 septembre dans la province d’Independencia.
Lutte contre la migration irrégulière, la contrebande et les trafics, affirmation de la souveraineté nationale : l’analyse des déclarations officielles et de la presse régionale montre pourquoi Saint-Domingue mise sur cette barrière pour se protéger du chaos haïtien.
Un projet annoncé en 2021, devenu politique d’État
Le président Luis Abinader annonce le projet le 27 février 2021, jour de la fête nationale dominicaine. Le plan prévoit alors une barrière d’environ 200 kilomètres sur une frontière d’environ 380 kilomètres, pour un coût estimé à près de 178 millions d’euros. Il comprend une base en béton, une clôture d’environ trois mètres surmontée de barbelés et un dispositif technologique (capteurs de mouvement, caméras à reconnaissance faciale, radars, systèmes infrarouges), d’après le quotidien Diario Libre.
Les travaux démarrent en 2022. Selon les autorités dominicaines, la frontière mesure exactement 391 kilomètres. La première phase s’étend sur cinq provinces : Montecristi, Dajabón, Elías Piña, Independencia et Pedernales. À 84 % de réalisation, elle avait déjà coûté environ 28,5 millions d’euros sur un budget de 35 millions, sans compter les équipements technologiques.
2026 : la deuxième phase du plan « Frontera Fuerte »
Le chantier ouvert le 6 septembre 2026 dans la Hoya de Enriquillo, près de Jimaní, inaugure la deuxième phase du programme « Frontera Fuerte » (Frontière forte). Ce tronçon de 14,5 kilomètres comprendra une clôture de 3,9 mètres de haut, six tours de surveillance, 35 ouvrages de drainage et des voies de patrouille de sept mètres de large de chaque côté. Il prévoit aussi 1 500 lampadaires solaires, de la fibre optique, des caméras intelligentes et un réseau de drones pilotés depuis le centre de contrôle du ministère de la Défense.
Environ 55 kilomètres de clôture étaient construits en septembre 2026, dont 38 sur la frontière nord.
Entre 2022 et 2026, l’État a alloué environ 109 millions d’euros au projet et en a dépensé près de 66 millions. Environ 11 000 militaires sont déployés le long de la frontière. À terme, la barrière devrait couvrir environ la moitié de la ligne frontalière, selon l’AFP.
Pourquoi un mur ? Les arguments de Saint-Domingue
Le gouvernement dominicain avance plusieurs justifications : freiner la migration irrégulière et lutter contre le trafic de drogue, d’armes et de véhicules volés.
Selon Luis Abinader, le tronçon de Dajabón aurait réduit d’environ 80 % les vols de bétail, de moteurs et de véhicules dans cette région. Le président estime que la barrière servira aux deux nations, car elle permettra de combattre « les mafias de la traite des personnes, le trafic de drogue et la vente illégale d’armes ».
Le volet commercial compte aussi. En 2017, le commerce informel transfrontalier atteignait environ 383 millions d’euros. Les autorités veulent faire passer ces échanges par des points de contrôle officiels. Le 27 février 2026, Luis Abinader a annoncé plus de 267 millions d’euros d’investissements privés dans un réseau de ports secs sous régime de zone franche. Il présente ce projet comme un « véritable mur économique », complément du mur physique, destiné à « mettre définitivement fin à la contrebande ».
Le discours est aussi identitaire. Lors du lancement d’un tronçon à Dajabón en juin 2025, le ministre José Ignacio Paliza a présenté le mur comme « un symbole de souveraineté, d’intégrité institutionnelle et d’engagement à protéger le territoire national ».
Une frontière sous pression
Haïti traverse une crise profonde. Le pays le plus pauvre des Amériques compte plus d’un million de déplacés internes, chassés par la violence des gangs. Environ 500 000 Haïtiens vivent en République dominicaine, selon l’AFP.
Les tensions bilatérales ont aussi éclaté en 2023. La construction par des Haïtiens d’un canal de dérivation sur la rivière Massacre a conduit Saint-Domingue à fermer la frontière le 6 septembre 2023. Une réouverture partielle, limitée au commerce, est intervenue en octobre, avec de lourdes conséquences pour l’économie de la province de Dajabón.
Expulsions massives et critiques internationales
Réélu en 2024 sur la promesse d’intensifier les expulsions, Luis Abinader a fixé en octobre 2024 un objectif de 10 000 renvois par semaine.
Selon les chiffres officiels relayés par la presse dominicaine, 250 429 Haïtiens sans papiers ont été expulsés entre janvier et juillet 2026.
Cette politique suscite des critiques. En mars 2025, William O’Neill, expert des Nations unies sur les droits humains en Haïti, a appelé la République dominicaine, les États-Unis et les Bahamas à revoir leurs politiques d’expulsion. Il estime qu’il est impossible de « garantir un retour digne et sûr » dans un pays où la situation « n’a jamais été pire ».
Le mur dominicain reflète donc une volonté de contrôle total d’une frontière longtemps poreuse. Il marque toutefois aussi un choix politique : se protéger d’un voisin en crise plutôt que d’en partager le fardeau.



