La Grande Caraïbe expliquée, analysée et racontée autrement
20 millions d’euros de moins : l’agriculture des Outre-mer sonne l’alarme

Les quatre interprofessions agricoles de Guadeloupe (LPG, IGUAFLHOR, IGUAVIE et IGUACANNE), le SRIG, qui représente les rhumiers, et ASSOCANNE, qui représente les sucreries, ont convié la presse le vendredi 9 octobre à Baie-Mahault. En cause : le projet de loi de finances pour 2027, présenté en Conseil des ministres le 1er octobre.
Selon le dossier de presse diffusé à cette occasion, il prévoit pour la première fois depuis 2008 une baisse simultanée de tous les crédits agricoles nationaux destinés aux départements et régions d’outre-mer (DROM). Canne, banane, productions animales et végétales de diversification : « aucune production n’est épargnée », écrivent les filières.
Près de 20 millions d’euros en moins
Selon l’analyse des documents budgétaires réalisée par les filières, près de 20 millions d’euros manqueront en 2027 à l’agriculture des DROM. La baisse se répartit en trois postes.
La canne perd 13,2 millions d’euros. Les crédits inscrits en loi de finances pour la filière ont toujours été stables à 143,4 millions d’euros. Le PLF 2027 les ramène à 130,2 millions, soit une baisse de 9,2 % en un an. L’écart atteint 17 millions d’euros par rapport aux 147 millions d’aides autorisées par l’Union européenne. Pour les filières, cette réduction toucherait directement le revenu des planteurs et l’équilibre économique des sucreries et distilleries. Elle rendrait aussi caduques les conventions canne, qui organisent les relations entre les différents maillons de la filière.
La diversification animale et végétale perd 5 millions d’euros. Le complément national du régime spécifique d’approvisionnement (RSA) disparaît. Cette aide réduit le coût des intrants importés, notamment l’alimentation animale, en prenant en charge une partie du fret. Le ministère de l’Agriculture a en outre annoncé aux filières qu’il prévoyait d’appliquer des « stabilisateurs budgétaires » si l’enveloppe se révélait insuffisante, c’est-à-dire une réduction des aides versées.
La banane perd 1,7 million d’euros. Cette ponction frappe une filière qui compte 530 exploitations en Guadeloupe et en Martinique et produit environ 200 000 tonnes par an, selon le courrier adressé à la ministre de l’Agriculture. Ses difficultés structurelles resteront entières tant que des variétés tolérantes à la cercosporiose noire n’auront pas été diffusées.
Un traitement jugé inégal face à la sécheresse
La colère des filières est d’autant plus vive que le gouvernement a annoncé le 4 septembre un plan d’urgence de plus de 1,3 milliard d’euros pour les agriculteurs touchés par la sécheresse. Les agriculteurs des DROM ne bénéficient pas de sa mesure principale, l’indemnité de solidarité nationale, dotée de 520 millions d’euros. Les dix-huit premiers départements reconnus le 7 septembre sont tous hexagonaux, les DROM relevant du fonds de secours outre-mer, « dont les limites sont connues », rappellent les signataires.
Pourtant, tous les départements et régions d’outre-mer ont connu cet été une sécheresse d’une ampleur historique. Dans son courrier au Premier ministre, le sénateur Victorin Lurel décrit la crainte d’une « année noire » en Guadeloupe pour les éleveurs et les productions maraîchères et fruitières, après une campagne cannière « véritablement catastrophique » et l’impossibilité de replanter en vue de la saison prochaine. Il souligne aussi que le guichet d’aide à l’achat d’engrais azotés, doté de 145 millions d’euros, ne pourrait pas pleinement bénéficier aux exploitations ultramarines.
Les filières y voient le signe d’un « traitement différencié ». D’un côté, l’agriculture hexagonale voit ses crédits maintenus et bénéficie pleinement du plan d’urgence. De l’autre, l’agriculture des Outre-mer voit ses crédits baisser et n’aura droit, « au mieux », qu’à une application partielle de ce plan.
Une contradiction avec la position française à Bruxelles
Les filières pointent une autre incohérence. Le programme européen de soutien à l’agriculture des régions ultrapériphériques, le POSEI, n’a pas été revalorisé depuis 2011. Il s’élève à 653 millions d’euros par an pour l’ensemble des régions ultrapériphériques, dont 278,4 millions pour la France. Dans les négociations sur le budget européen 2028-2034, la France plaide pour un renforcement très substantiel de cette enveloppe, voire pour son quasi-doublement. Le Parlement européen a adopté la même position le 28 avril 2026.
« On ne peut pas considérer, à Paris, que nos filières agricoles peuvent fonctionner avec des financements substantiellement réduits cette année, pendant que l’on plaide, à Bruxelles, pour obtenir des financements renforcés », écrivent les organisations professionnelles à la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard.
Elles dénoncent aussi la contradiction avec les plans stratégiques que l’État leur demande depuis plus de dix ans. Au moment même où les budgets baissent, l’Odeadom, l’office chargé de l’économie agricole d’outre-mer, les convoque pour élaborer une nouvelle fois des « plans de souveraineté alimentaire ». « Des plans pluriannuels adossés à des enveloppes révisables à la baisse chaque automne ne sont plus des plans : ce sont des documents vides de sens », écrivent-elles.
Une mobilisation inédite
Le 15 septembre, les présidents des chambres d’agriculture de Guadeloupe, de Martinique et de La Réunion, ainsi que l’ensemble des filières des départements d’outre-mer, ont adressé un courrier commun à la ministre de l’Agriculture. Les signataires soulignent eux-mêmes le caractère inhabituel de cette démarche menée « d’une seule voix ».
Les parlementaires ont pris le relais. Les sénateurs guadeloupéens Victorin Lurel et Solanges Nadille, ainsi que les sénateurs réunionnais Stéphane Fouassin et Audrey Bélim, ont écrit au Premier ministre ou à la ministre de l’Agriculture. Les 4 députés de la Guadeloupe, Élie Califer, Christian Baptiste, Max Mathiasin et Olivier Serva, ont prévenu dans un courrier commun daté du 30 septembre qu’ils ne pourraient pas soutenir un budget qui entérinerait ces baisses. À la date du dossier de presse, le 7 octobre, aucune réponse n’avait été apportée par le gouvernement.
Une agriculture déjà fragilisée en Guadeloupe
Dans son courrier, Victorin Lurel cite la contribution de la chambre d’agriculture de Guadeloupe au plan de souveraineté alimentaire, en date de juin 2026. Le nombre d’agriculteurs y est passé de 12 000 à 7 000 en 30 ans. La production bovine a diminué de près de moitié en quatorze ans. La pêche est tombée de 10 000 tonnes par an il y a quelques années à 3 000 tonnes aujourd’hui. La chambre en conclut que la Guadeloupe « ne pourra jamais atteindre l’auto-suffisance alimentaire » sans résoudre les difficultés d’accès au foncier et sans rééquilibrer les aides publiques au secteur agricole.
À l’échelle des 5 DROM, l’agriculture compte 26 700 exploitations et 55 000 actifs permanents. La filière canne représente près de 8 000 exploitations, environ 40 000 emplois directs, indirects et induits, 5 sucreries et 24 distilleries. Elle couvre de 3 à 10 % des besoins en électricité en Guadeloupe et à La Réunion. La banane est le premier employeur agricole en Guadeloupe et en Martinique, avec plus de 10 000 emplois directs et indirects.
25 millions d’euros demandés
Les filières adressent 5 demandes au gouvernement :
- maintenir à 143,4 millions d’euros l’enveloppe nationale de la filière canne ;
- renoncer aux stabilisateurs budgétaires sur la diversification, en augmentant de 2 millions d’euros l’enveloppe du Comité interministériel des outre-mer ;
- rétablir une ligne budgétaire pérenne de 5 à 8 millions d’euros par an pour le RSA ;
- maintenir l’enveloppe de la filière banane à son niveau actuel ;
- créer une enveloppe de 5 millions d’euros pour le décollage agricole de Mayotte et de la Guyane, structurellement sous-dotées.
Au total, 25 millions d’euros seraient rétablis ou engagés. Pour les financer, les filières proposent de consacrer à l’agriculture des Outre-mer près de 2 % des 1,3 milliard d’euros du plan d’urgence agricole.
« L’agriculture ultramarine ne peut pas être la variable d’ajustement budgétaire de la politique agricole française », résument-elles.



