Qui sont les Garifunas, peuple caribéen de l’exil ?

Nés à Saint-Vincent de la rencontre entre Africains et Kalinagos, déportés par les Britanniques en 1797, les Garifunas vivent aujourd’hui sur la côte caraïbe du Honduras, du Belize, du Guatemala et du Nicaragua. Leur langue, leur danse et leur musique sont inscrites au patrimoine immatériel de l’UNESCO. À l’approche du Garifuna Settlement Day, le 19 novembre, retour sur l’histoire d’un peuple de la Grande Caraïbe, entre mémoire de la déportation, vitalité culturelle et luttes pour la terre.

Un peuple né à Saint-Vincent

Les Garifunas, appelés Garinagu au pluriel dans leur langue et longtemps désignés comme « Caraïbes noirs », se considèrent comme les descendants de la population afro-autochtone de l’île de Saint-Vincent. Selon la tradition, des Africains rescapés de naufrages de navires négriers au XVIIᵉ siècle s’y seraient mêlés aux populations amérindiennes. Les sources divergent toutefois sur les dates : certains récits évoquent 1635, d’autres 1675.

De cette rencontre est née une langue singulière. Le garifuna appartient à la famille des langues arawak, avec de nombreux emprunts aux langues caribes et à l’anglais.

La guerre, puis la déportation

Au XVIIIᵉ siècle, les Garifunas opposent une longue résistance à la colonisation britannique. Lors de la seconde guerre caraïbe, de 1795 à 1797, ils combattent les Britanniques avec l’appui de forces françaises. Leur chef, Joseph Chatoyer, est tué au combat le 14 mars 1795.

Après la défaite, les Britanniques regroupent les vaincus sur Balliceaux, un îlot des Grenadines situé à 33 kilomètres de Kingstown. Surpopulation, maladie, manque d’eau et de nourriture : l’épidémie, peut-être de typhus ou de fièvre jaune, décime les prisonniers. Le nombre de déportés sur l’îlot varie selon les historiens, de 4 195 à plus de 5 000 personnes. Les sources s’accordent néanmoins sur un chiffre : seules 2 248 personnes embarquent le 11 mars 1797 à bord de onze navires vers Roatán, île située au large du Honduras. La majorité y débarque le 12 avril 1797.

L’historien et éducateur garifuna Roy Cayetano résume la logique britannique avec une ironie amère : selon lui, les Britanniques étaient « trop civilisés » pour abattre les survivants, alors ils les ont exilés. Chaque année en mars, un pèlerinage se rend à Balliceaux, et des descendants des exilés militent pour que l’îlot devienne un lieu de mémoire.

De Roatán au littoral d’Amérique centrale

Les Garifunas ne restent pas plus d’une dizaine d’années à Roatán. Ils essaiment le long de la côte atlantique de l’Amérique centrale. Au Belize, la date officiellement retenue pour leur arrivée est le 19 novembre 1832, à Dangriga, qui abrite encore aujourd’hui la plus importante population garifuna du pays. Parmi les premières à s’y installer figure, selon la tradition orale, Gulisi, la fille de Chatoyer, qui a donné son nom au musée garifuna de Dangriga.

Cette date est devenue une fête nationale. Le Garifuna Settlement Day a été créé en 1941 par le militant des droits civiques Thomas Vincent Ramos, reconnu comme jour férié dans le sud du Belize en 1943, puis déclaré fête nationale en 1977. Les célébrations comprennent des reconstitutions du débarquement des premières pirogues.

Combien sont-ils aujourd’hui ? Les estimations varient fortement, faute de recensement commun : seul le Belize comptabilise les Garifunas comme un groupe ethnique distinct. Les chiffres avancés vont d’environ 300 000 à plus de 600 000 personnes, avec une diaspora importante aux États-Unis, notamment à New York, Houston et La Nouvelle-Orléans. Le Honduras abrite la plus grande communauté.

Une culture reconnue par l’UNESCO

En 2001, l’UNESCO proclame la langue, la danse et la musique des Garifunas « chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité », dans le cadre d’une candidature conjointe du Belize, du Guatemala, du Honduras et du Nicaragua. Cette reconnaissance est confirmée en 2008 par leur inscription sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

L’UNESCO souligne la richesse de cette tradition orale, faite de contes, les úraga, autrefois récités lors des veillées funèbres et des grands rassemblements. Les chants mêlent éléments africains et amérindiens, et leurs paroles conservent la mémoire des savoirs traditionnels : culture du manioc, pêche, construction de pirogues et de maisons en terre. Tambours et maracas forment le cœur instrumental de cette musique, dont la punta et la paranda sont les genres les plus connus.

Cette culture a franchi les frontières. L’album « Wátina » d’Andy Palacio et du Garifuna Collective, groupe bélizien reconnu internationalement, a été désigné en 2009 meilleur album de musiques du monde de tous les temps par les éditeurs d’Amazon.

Une langue menacée

La reconnaissance internationale n’a pas suffi à écarter le danger. L’UNESCO pointe la migration économique, les discriminations et l’absence totale de la langue garifuna dans les systèmes scolaires comme des menaces pour sa survie. Au Belize, l’intégration croissante dans la société a pour conséquence de fragiliser la culture, en particulier la langue, et les festivités du mois de novembre visent désormais largement sa préservation. Des chercheurs signalent que dans certaines communautés du Belize et du Nicaragua, la langue a presque disparu.

Au Honduras, la terre au cœur du combat

Au Honduras, l’enjeu dépasse la culture. Entre 2015 et 2026, la Cour interaméricaine des droits de l’homme a rendu quatre arrêts condamnant le Honduras pour violation des droits territoriaux de communautés garifunas : Punta Piedra et Triunfo de la Cruz en 2015, San Juan en 2023, Cayos Cochinos en 2026.

La situation s’est tendue en 2026. Selon Amnesty International, plus de 200 policiers ont procédé le 6 juillet 2026 à une expulsion dans la communauté garifuna de San Juan, à Tela, et cinq défenseurs des droits humains ont été arrêtés. Cette opération était la deuxième depuis l’adoption par le Congrès d’une nouvelle loi en mai 2026, qui a suscité les inquiétudes de plusieurs experts des Nations unies. Depuis le 10 août 2026, l’Organisation fraternelle noire hondurienne (OFRANEH) maintient un campement de protestation pacifique devant la Cour suprême à Tegucigalpa.

La solidarité franchit les frontières. Le Conseil national garifuna du Belize a remis une lettre à l’ambassadrice du Honduras, demandant l’arrêt de toute action menaçant les droits des Garifunas de San Juan et le respect des décisions de la Cour interaméricaine.

Plus de deux siècles après Balliceaux, l’histoire garifuna reste celle d’un peuple qui a transformé l’exil en identité. Sa langue, ses tambours et sa mémoire constituent un patrimoine partagé de la Grande Caraïbe, de Saint-Vincent à New York. Leur avenir dépend néanmoins de questions très concrètes : la transmission aux jeunes générations et le droit de vivre sur les terres ancestrales.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.