La Grande Caraïbe expliquée, analysée et racontée autrement
296 millions d’euros d’engagements, lutte contre le narcotrafic et l’immigration illégale : la nouvelle donne américaine dans la Caraïbe

Le 15 octobre, le Département d’État américain a réuni à Washington 15 pays de la Caraïbe pour le premier Dialogue États-Unis-Caraïbe. Câbles sous-marins, lutte contre le narcotrafic, sécurité portuaire, personnels de santé et investissement privé : le communiqué publié le 16 octobre par le porte-parole du Département d’État détaille une série d’engagements financiers qui totalisent environ 296 millions d’euros.
Une promesse de Basseterre tenue à Washington
L’origine de ce rendez-vous remonte à février. Le secrétaire d’État Marco Rubio était alors l’invité spécial de la 50e réunion ordinaire de la Conférence des chefs de gouvernement de la CARICOM, tenue à Basseterre du 24 au 27 février 2026. Le dialogue de Washington répond à une demande formulée par les dirigeants caribéens lors de cette rencontre initiale : obtenir des consultations au niveau politique.
Le sous-secrétaire d’État Christopher Landau a accueilli des délégations de haut niveau venues d’Antigua-and-Barbuda, des Bahamas, de la Barbade, du Belize, de la Dominique, de la République dominicaine, de la Grenade, du Guyana, d’Haïti, de la Jamaïque, de Saint-Kitts-and-Nevis, de Sainte-Lucie, de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, du Suriname et de Trinidad-and-Tobago. La délégation régionale était conduite par Philip J. Pierre, Premier ministre de Sainte-Lucie et président en exercice de la CARICOM, aux côtés des chefs de gouvernement de Saint-Kitts-et-Nevis, de la Dominique et d’Haïti.
Le ton a été donné dès l’ouverture. Christopher Landau a estimé, avec franchise, que ce type de dialogue aurait dû se tenir depuis longtemps.
Il a présenté la rencontre comme le signe d’une volonté de l’administration Trump de redonner à l’hémisphère occidental une place prioritaire dans la politique étrangère américaine, allant jusqu’à qualifier les États-Unis de nation caribéenne, au nom de la proximité géographique et des liens historiques, familiaux et culturels.
Câbles sous-marins : le numérique, nouvel enjeu de sécurité
Le premier poste budgétaire concerne la connectivité. Le Département d’État consacre environ 153 millions d’euros à son programme de câbles sous-marins pour la Caraïbe et l’Amérique centrale, afin d’étendre une connectivité à haut débit qualifiée de « fiable » et de rendre ces liaisons plus résistantes aux perturbations.
Pour les Etats-Unis, l’enjeu dépasse la simple modernisation. Christopher Landau a fait valoir que sans une solide empreinte numérique, ni le système bancaire, ni le tourisme, ni le réseau électrique, ni les services publics ne peuvent fonctionner correctement.
Le vocabulaire de la « technologie de confiance », omniprésent dans le communiqué, place les infrastructures numériques caribéennes au cœur de la rivalité technologique mondiale.
Santé : retenir les soignants dans la région
Deuxième volet, la santé. En lien avec le Congrès, le Département d’État prévoit d’allouer environ 53,5 millions d’euros au programme Americas Strategic Partnership for Independent Regional Healthcare Excellence (ASPIRE), destiné à aider les gouvernements caribéens à bâtir des personnels de santé autonomes, grâce à un recrutement éthique et transparent et à une rémunération équitable versée directement aux professionnels. La formulation mérite attention : il s’agit d’une intention, dont la concrétisation dépend du Congrès américain.
La sécurité, fil rouge de la relation
Le volet sécuritaire s’inscrit dans un cadre ancien, l’Initiative de sécurité du bassin caribéen (CBSI). Le président Obama avait annoncé ce programme lors du cinquième Sommet des Amériques en avril 2009. Le processus avait abouti au premier Dialogue de coopération en matière de sécurité Caraïbe-États-Unis, organisé à Washington le 27 mai 2010.
Les nouvelles enveloppes se répartissent en deux blocs.
- Environ 32 millions d’euros financeront la sécurisation des infrastructures numériques critiques et des ports, ainsi que la lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée.
- Environ 57 millions d’euros renforceront la capacité des partenaires caribéens à combattre les organisations criminelles transnationales et à sécuriser leurs frontières, dont près de 48 millions au titre de l’aide à la lutte contre les stupéfiants et à l’application de la loi, et près de 10 millions en financement militaire étranger.
Christopher Landau a justifié cet effort par la hausse, ces dernières années, des flux de drogue transitant par la Caraïbe depuis l’Amérique du Sud vers les États-Unis, qu’il considère comme une menace pour la sécurité nationale américaine. Il a également reconnu l’effet déstabilisateur du trafic d’armes à feu depuis les États-Unis vers Haïti.
La prochaine réunion ministérielle de la CBSI sera organisée au printemps 2027 avec les ministres caribéens de la Sécurité et l’Agence de mise en œuvre de la CARICOM pour la criminalité et la sécurité (IMPACS).
L’investissement privé plutôt que la subvention
Au-delà des enveloppes publiques, Christopher Landau a désigné l’investissement privé comme le principal moteur d’une croissance durable, estimant que l’aide traditionnelle sous forme de dons, utile, ne peut remplacer des partenariats commerciaux pérennes. Il a invité les gouvernements caribéens à identifier à l’avance des projets précis et des partenaires américains potentiels.
Le Département d’État organisera début 2027 un Sommet de l’investissement caribéen, afin de mettre en relation entreprises, financeurs et agences publiques de financement américains avec leurs partenaires de la région.
Lors d’un déjeuner d’affaires et d’une réception, les délégations ont rencontré des dirigeants d’entreprises américaines autour de projets dans l’énergie, les minerais critiques, les ports et les infrastructures numériques. Le secrétaire d’État adjoint aux Affaires de l’hémisphère occidental, Juan Pablo Segura, a pour sa part mis en avant les outils de la Société américaine de financement du développement international (DFC) et de la banque américaine d’import-export (EXIM).
La voix de la CARICOM : Haïti et la question migratoire
Côté caribéen, Philip J. Pierre a recentré le débat sur le quotidien des populations. Il a appelé à une coopération capable d’apporter une électricité plus abordable, des investissements et des emplois, des communautés plus sûres et une aide rapide après les catastrophes, en exhortant les partenaires à fixer des priorités claires et à assurer un suivi concret.
Haïti a occupé une place centrale dans son intervention. Le président de la CARICOM a salué le rôle des États-Unis et la prolongation du mandat onusien de la Force de répression des gangs, rappelé le travail mené par la CARICOM au sein de son Groupe de personnalités éminentes, et jugé indispensables une aide internationale durable et des élections crédibles, ouvertes à la plus large participation.
Sur la migration, Philip J. Pierre s’en est tenu à une seule phrase, mesurée : le dialogue doit laisser une place aux questions d’immigration et de migration, aux conséquences profondes pour les communautés et les liens entre les peuples.
Les sujets restés hors champ
Cette retenue n’a pas échappé à la presse régionale. Le média News Americas Now relève que ni Christopher Landau ni Philip J. Pierre n’ont évoqué, dans leurs discours, les frappes contre des embarcations soupçonnées de narcotrafic, qui ont fait au moins 238 morts depuis septembre 2025 selon ce média, dont des ressortissants caribéens, ni les accords d’expulsion signés ces derniers mois avec les Etats-Unis par plusieurs pays, parmi lesquels la Jamaïque, le Guyana et Sainte-Lucie.
Christopher Landau a résumé l’approche américaine dans l’hémisphère autour de 3 piliers : l’investissement économique, la fin de ce qu’il nomme la « menace narcoterroriste » et la fin de l’immigration illégale. Un triptyque qui éclaire la nature du partenariat proposé, où l’aide et l’investissement avancent de pair avec les priorités sécuritaires et migratoires des Etats-Unis.



