La Grande Caraïbe expliquée, analysée et racontée autrement
Berbice Dutch : la langue néerlandaise et africaine qui s’est tue au Guyana

Le long du fleuve Berbice, au Guyana, a vécu une langue unique : le Berbice Dutch, créole à base néerlandaise nourri de l’ijo, une langue du delta du Niger. Découvert par les linguistes en 1975, il a été déclaré éteint en 2010. Retour sur une langue que les spécialistes considèrent comme l’un des créoles les plus singuliers de la Caraïbe.
Une langue de plantation sur le fleuve Berbice
Le Berbice Dutch était parlé le long du fleuve Berbice, dans une région de l’actuel Guyana qui fut d’abord une colonie privée fondée par un planteur néerlandais originaire de Zélande. Abraham van Peere y établit sa plantation en 1627, à Dubulay. Ses locuteurs l’appelaient simplement « di lanshi », la langue.
La colonie de Berbice était atypique : installées sur des rives peu fertiles, la plupart des plantations restaient de petite taille. En 1732, le fleuve comptait 93 plantations privées et le ruisseau Canje une vingtaine.
Un créole à forte empreinte africaine
La singularité du Berbice Dutch tient à sa composante africaine. Environ 30 % de son vocabulaire de base provient de l’ijo oriental, langue du delta du Niger, selon les travaux de la linguiste Silvia Kouwenberg, et de nombreux mots grammaticaux en sont aussi issus. Des mots comme wari (maison), toko (enfant) ou jefi (manger) n’ont rien de néerlandais.
Les deux langues semblent s’être disputé le lexique. Le mot pour « homme », man, vient du néerlandais, tandis que celui pour « femme », jerma, vient de l’ijo. Le poisson se dit feshi, d’origine néerlandaise, et l’oiseau feni, d’origine ijo. L’arawak, la langue amérindienne locale, a lui aussi apporté sa contribution. Le linguiste Ian Robertson affirme qu’aucun autre créole de la Caraïbe ne contient une proportion aussi élevée de formes d’origine africaine.
L’origine exacte de ce mélange reste débattue. Des chercheurs soulignent que sa formation demeure entourée de mystère, et que la langue est souvent présentée comme un défi aux théories des langues de contact.
Une découverte tardive
Le Berbice Dutch est resté presque inconnu jusqu’à ce que Ian Robertson, de l’Université des Indes occidentales, signale son existence en 1975. Les derniers locuteurs vivaient en amont du fleuve, autour de la crique Wiruni. Silvia Kouwenberg en a ensuite publié une grammaire en 1994.
Le déclin avait commencé bien plus tôt. Il s’est amorcé au XVIIIᵉ siècle, quand les plantations se sont déplacées vers l’aval, et s’est confirmé au XIXᵉ siècle avec le transfert de l’activité vers la côte. Le stigmate attaché à la langue était tel que plusieurs des derniers locuteurs ont refusé d’être interrogés.
La mort d’une langue, et ses incertitudes
La chronologie de l’extinction mérite d’être précisée. La locutrice longtemps présentée comme la dernière, Albertha Bell, avait 103 ans lors de son dernier entretien avec Ian Robertson en mars 2004. Elle est morte en 2005. C’est en février 2010 que la langue a été déclarée officiellement éteinte, d’après le National Geographic néerlandais.
Cette déclaration s’est toutefois révélée prématurée. Selon l’Université du Guyana, une autre locutrice a été identifiée par la suite : Princess Sauers, née à Dubulay, sur le site même de la plantation de van Peere. Silvia Kouwenberg cite également Arnold King parmi les derniers locuteurs fluides. Une chose demeure certaine : le Berbice Dutch ne se transmet plus.
Interrogée par Ian Robertson sur les anciens locuteurs qu’il nommait un à un, Albertha Bell répondait inlassablement « dote te », c’est-à-dire « mort ». Cette scène a donné son titre à un documentaire, « Requiem for a Language ». Le Berbice Dutch rappelle que la Grande Caraïbe a aussi été un cimetière de langues, et que chaque extinction emporte une part de l’histoire des peuples déportés.
