Insee et Outre-mer : 2 fois plus de moyens statistiques par habitant, et pourtant des angles morts persistants

L’Insee vient de publier l’édition 2026 de Statistiques publiques dans les départements et régions d’outre-mer et les collectivités d’outre-mer (Insee Méthodes n° 147, dépôt légal août 2026).

Ce panorama de 204 pages, fruit d’une collaboration entre l’Insee, 16 services statistiques ministériels et les instituts territoriaux de Nouvelle-Calédonie, de Polynésie française, de Saint-Martin et de Wallis-et-Futuna, décrit l’ensemble de l’offre statistique ultramarine, son organisation, ses coûts et ses chantiers en cours.

Le document livre une radiographie précise de ce que mesurer coûte, et de ce qui reste non mesuré.

Un effort humain 2 fois supérieur à celui de l’Hexagone

Le chiffre structure tout le reste. Au 31 décembre 2025, l’Insee comptait 218 agents hors enquêteurs dans les cinq départements et régions d’outre-mer, pour une population estimée à 2,289 millions d’habitants au 1er janvier 2026. Rapporté à la population, cela représente 9,5 agents pour 100 000 habitants, contre 4,3 dans les directions régionales de l’Hexagone, qui mobilisent 2 844 personnes pour 66,8 millions d’habitants.

L’écart est plus marqué encore sur le réseau d’enquêteurs : 138 enquêteurs dans les DROM contre 634 dans l’Hexagone, soit 21,8 % du total national pour 3,4 % de la population.

Cette surreprésentation n’a rien d’un privilège administratif. Elle finance des productions qui n’existent nulle part ailleurs en France : l’enquête cartographique préalable au recensement, les extensions d’échantillon permettant des résultats régionaux, et surtout un indice des prix à la consommation calculé et diffusé chaque mois dans chacun des 5 DROM. Aucune région hexagonale ne dispose d’un tel indice. Conséquence directe : les relevés de prix effectués dans les DROM représentent 20 % de l’ensemble des relevés réalisés en France.

5 millions d’euros pour continuer à interroger les ménages

L’Insee le reconnaît sans détour : la soutenabilité de cet effort dépend de financements externes. Depuis 2013, un accord-cadre lie l’institut à la direction générale des Outre-mer (DGOM). Il garantit chaque année, dans chaque DROM, une enquête non pérenne dotée d’un échantillon suffisant pour produire des résultats régionaux. Le coût de collecte des extensions d’enquêtes couvertes par l’accord-cadre 2023-2027 est estimé à près de 5,0 millions d’euros, dont 1,7 million apporté par la DGOM.

Ce dispositif n’a aucun équivalent pour les régions hexagonales. Il explique la cadence des grandes enquêtes ultramarines : Logement en 2023-2024, Conditions de travail et risques psychosociaux en 2024, Santé en 2025, Budget de famille en 2026, Ressources et conditions de vie des jeunes en 2027, comparaison spatiale des prix attendue en 2028. L’annexe du rapport recense l’ensemble des opérations cofinancées depuis 2015, soit une quinzaine d’enquêtes.

Le recensement, lui, obéit à une autre logique comptable. Aux Antilles, en Guyane et à La Réunion, la dotation forfaitaire versée aux communes est majorée de 20 % par rapport à l’Hexagone, pour un total de 490 000 euros en 2023 et 470 000 euros en 2024.

Dans les collectivités du Pacifique, la collecte est intégralement à la charge de l’Insee, par voie de subvention à l’institut local : 2,7 millions d’euros en Polynésie française pour 2022, 210 000 euros à Wallis-et-Futuna en 2023, et un prévisionnel de 3 millions d’euros en Nouvelle-Calédonie pour 2025.

Le numérique progresse, l’écart demeure

Le taux de réponse par internet au recensement illustre la difficulté de transposer les protocoles hexagonaux. Pour l’enquête annuelle 2025, il s’échelonne de 12 % à 67 % dans les DROM hors Mayotte, quand la fourchette hexagonale va de 63 % à 82 %. Le plancher ultramarin se situe donc sous le plancher hexagonal, de plus de cinquante points.

La dynamique est néanmoins favorable. Depuis la mise à disposition en 2024 d’un questionnaire internet compatible avec tous les supports, la réponse en ligne a progressé de 4 à 17 points selon les territoires en 2025, à l’exception de la Guyane où elle recule de 0,5 point.

Le téléphone porte cette progression : entre 38 % et 56 % des réponses internet sont désormais effectuées depuis un smartphone. L’usage du mobile compense partiellement ce que les sources administratives ne permettent pas, puisque l’absence de fichiers permettant d’actualiser le répertoire d’immeubles localisés oblige chaque DROM à mener, en amont, une enquête cartographique de terrain.

Chido a redessiné la statistique mahoraise

Le cyclone Chido, fin 2024, a provoqué la rupture méthodologique la plus lourde décrite dans ce rapport. L’enquête annuelle de recensement 2025 a été annulée : les mouvements de population et le déplacement des habitats précaires rendaient impossible la poursuite du cycle quinquennal engagé depuis 2021. L’Insee a donc basculé vers un recensement exhaustif, précédé d’une enquête cartographique sur tout le territoire. La collecte s’est déroulée du 27 novembre 2025 au 24 janvier 2026, et les premiers résultats ont été diffusés le 7 juillet 2026.

L’opération a mobilisé des moyens exceptionnels : dix enquêteurs recrutés spécifiquement pour la cartographie, quatre superviseurs venus de l’Hexagone et un de La Réunion, un chef de projet dédié, et une revalorisation de la dotation forfaitaire versée aux communes par décret du 21 novembre 2025.

Les dégâts statistiques dépassent le seul recensement. L’enquête Santé 2025 a été annulée à Mayotte, l’enquête Familles également, et la collecte de l’enquête Conditions de travail et risques psychosociaux y demeure incomplète. Le premier trimestre 2025 de l’enquête Emploi a été, selon les termes du rapport, « très fragilisé ». Mayotte disparaît ainsi, pour plusieurs millésimes, de comparaisons auxquelles le territoire venait tout juste d’être intégré.

Les points clés du rapport

La question mahoraise dépasse le cyclone. Le rapport pointe la faiblesse persistante des sources administratives : le répertoire des personnes physiques n’est considéré comme de bonne qualité que depuis 2018, le répertoire Sirene reste jugé insuffisant, et la déclaration sociale nominative, déployée depuis 2022 seulement, empêche encore l’intégration du département dans le système d’information sur l’emploi et les revenus d’activité.

L’Insee cite aussi le suivi des revenus et de la pauvreté, non encore comparable à celui de l’Hexagone en Guadeloupe, en Guyane et à Mayotte, faute de qualité suffisante des données d’adressage.

Pour les collectivités d’outre-mer, la fragmentation est juridique avant d’être technique. La responsabilité du service statistique public y est explicite pour le seul recensement de la population, et différenciée pour tout le reste selon les territoires. À Saint-Martin et à Saint-Barthélemy, aucun texte ne confie explicitement à l’Insee l’élaboration des statistiques locales hors recensement. À Wallis-et-Futuna, en l’absence de loi organique, les autres statistiques relèvent de facto du chef du Territoire.

Le rapport signale toutefois des avancées notables sur la période récente : la publication des résultats du recensement exhaustif de Wallis-et-Futuna, la diffusion pour la première fois d’indicateurs de délinquance dans les collectivités d’outre-mer, un recensement agricole en Polynésie française, et une enquête sur la structure des exploitations agricoles menée pour la première fois à Mayotte.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.