La Grande Caraïbe expliquée, analysée et racontée autrement
Les Grandes Antilles s’unissent pour protéger leurs eaux

Le Corridor biologique caribéen (CBC), qui réunit Cuba, Haïti, la République dominicaine, la Jamaïque et Porto Rico, a présenté le 27 octobre son « plan d’action marin 30×30 Plus ».
Conçu avec l’ONG américaine Wildlife Conservation Society (WCS), ce plan a été lancé à Erevan, en Arménie, lors de la COP17 de la Convention des Nations unies sur la diversité biologique.
Son ambition : relier les aires marines protégées des Grandes Antilles, aujourd’hui dispersées, en un réseau régional, et protéger d’ici 2035 au moins 30 % des écosystèmes marins prioritaires de la zone.
De l’effort national à la vision régionale
Le plan s’inscrit dans l’objectif 3 du Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, adopté par la communauté internationale, qui vise à protéger 30 % des terres et des mers de la planète d’ici 2030. Le CBC entend dépasser l’addition des efforts de chaque pays. Le communiqué de lancement évoque un « changement de paradigme », qui substitue une vision régionale unifiée à des efforts nationaux fragmentés.
« L’océan ne connaît pas de frontières, nos efforts de conservation ne devraient pas en avoir non plus », a déclaré Pamela Castillo, directrice du programme marin 30×30 de la WCS. « Nos pays partagent un océan, et la responsabilité de le protéger », a ajouté José « Pepe » Gerhartz, spécialiste de la conservation au secrétariat du CBC et principal rédacteur du plan.
Le document a été approuvé par le comité ministériel du CBC à Saint-Domingue en avril 2026. Il a été élaboré dans le cadre du projet CBC Océan 2030, financé par l’ambassade de Norvège à La Havane, mis en œuvre par le Programme des Nations unies pour l’environnement et cofinancé par la WCS. Créé en 2007, le CBC se présente comme une plateforme de coopération Sud-Sud et de gouvernance environnementale à l’échelle des Grandes Antilles.
Un patrimoine marin considérable
Les enjeux sont à la mesure de la zone concernée. Selon le plan, les Grandes Antilles abritent plus de 90 % de la population de la Caraïbe insulaire. Elles concentrent aussi la plus grande étendue d’herbiers, de mangroves et de récifs coralliens de la région, soit environ 41 000 km². Leurs zones économiques exclusives couvrent près de 1,26 million de km², dont de vastes espaces marins profonds encore largement inexplorés. Les eaux de ces îles servent de corridor aux requins pélagiques, aux tortues marines, aux mammifères marins, aux oiseaux migrateurs et à de nombreuses espèces de poissons à forte valeur commerciale.
Environ 9,1 millions de personnes vivent à moins de 5 kilomètres des côtes. Le tourisme représente de 6 % du PIB à Porto Rico jusqu’à 29 % en Jamaïque. La pêche artisanale rapporte environ 188 millions d’euros par an en Jamaïque, où elle fait vivre quelque 24 000 pêcheurs. En Haïti, elle génère environ 100 000 emplois et pèse près de 1,5 % du PIB.
Les estimations de la valeur de ces écosystèmes montrent ce qui est en jeu. À Cuba, la valeur économique totale des récifs des parcs nationaux de Jardines de la Reina et de Punta Francés atteint jusqu’à 30,5 millions d’euros par km² et par an. En République dominicaine, les biens et services fournis par les récifs, les mangroves, les herbiers et les marais côtiers sont évalués à environ 1,6 milliard d’euros par an, soit près de 1,6 % du PIB.
Une protection encore très inégale
La protection reste pourtant partielle et inégale. En mai 2025, les aires marines protégées couvraient environ 1 % des eaux de la Jamaïque, 2 % de celles d’Haïti et de Porto Rico, et 5 % de celles de Cuba. La République dominicaine fait figure d’exception : elle a dépassé le seuil de 30 % grâce à la création récente de grands sanctuaires marins.
Le plan relève un biais côtier marqué. Les aires existantes sont généralement petites et situées à moins de 10 kilomètres des côtes. Les récifs et les mangroves y sont mieux représentés que les herbiers, les corridors pélagiques et les fonds marins profonds. Seul un cinquième des herbiers cartographiés se trouve dans une aire protégée. Les mangroves ont perdu environ 412 km² depuis 1996, sous l’effet du changement d’usage des sols, de la déforestation et de la pollution.
Surtout, la connectivité écologique n’est pas prise en compte dans la conception des réseaux. De nombreuses aires restent isolées les unes des autres, et les corridors transfrontaliers sont insuffisamment protégés.
Les pressions s’accumulent : surpêche et pêche illégale, développement côtier, pollution d’origine terrestre, espèces invasives, maladies des coraux et effets du changement climatique (réchauffement, acidification, tempêtes plus fréquentes et plus violentes, montée du niveau de la mer). Les pays manquent aussi de moyens de contrôle : bateaux et équipements insuffisants, peu de stations de suivi écologique, effectifs de gardes réduits.
5 objectifs pour 2035
D’ici 2035, le réseau de conservation marine du CBC devra protéger et restaurer au moins 30 % de l’étendue des écosystèmes côtiers et marins prioritaires, dans des aires représentatives, bien connectées et gérées efficacement. Le réseau associera les aires marines protégées et d’autres mesures de conservation efficaces, comme des zones de pêche gérées durablement.
Pour y parvenir, il définit 5 objectifs :
- Gouvernance, d’ici 2028 : renforcer la coordination entre pays, harmoniser les politiques et associer davantage les acteurs locaux. Les pays devront aussi coordonner leurs positions dans les négociations internationales.
- Réseau, d’ici 2030 : créer un réseau d’aires marines bien connectées grâce à une planification spatiale commune, avec un mécanisme régional de surveillance et des outils de gestion harmonisés.
- Communautés, d’ici 2030 : renforcer la résilience des populations côtières en diversifiant leurs sources de revenus durables.
- Financement, d’ici 2030 : mobiliser des ressources, notamment via un compte fiduciaire avec le Fonds caribéen pour la biodiversité.
- Connaissances, d’ici 2030 : mettre en place un système d’information combinant savoirs scientifiques et traditionnels.
Financer la conservation au-delà des frontières
La question du financement a occupé une place centrale lors du lancement. Selon le communiqué, les modèles de financement traditionnels limitent souvent les investissements au territoire national, ce qui freine les projets à l’échelle régionale. Les participants ont appelé à adapter les mécanismes de financement pour soutenir les corridors transfrontaliers. Le plan évoque des pistes comme la finance carbone bleu, les conversions de dette en faveur de la nature et un tourisme durable.
Une expédition scientifique du navire de recherche REV Ocean, prévue en 2027, doit fournir des données de référence pour appuyer de futurs accords de protection conjointe en haute mer.
Pour l’ambassadeur Dale Webber, envoyé spécial de la Jamaïque pour le climat, l’environnement, l’océan et l’économie bleue, le programme de travail jamaïcain sur les aires protégées s’appuie déjà sur ce plan. Il a rappelé que la Jamaïque accueillera en 2029 la 13e conférence internationale Our Ocean.
Merci à Nat Moss, directeur exécutif chargé de la communication stratégique à la Wildlife Conservation Society, pour les informations.



