Mangroves de la Caraïbe : la forêt qui protège les côtes est en sursis

Rempart contre les ouragans, nurserie pour les poissons, réservoir de carbone : les mangroves de la Caraïbe rendent des services considérables, et reculent pourtant depuis des décennies. Évaluation de l’UICN, études de la Banque mondiale, projets de restauration en Guadeloupe, en Martinique et dans la Caraïbe orientale : état des lieux d’un écosystème vital pour la région.

Un patrimoine régional de premier plan

La Caraïbe abrite une part importante des mangroves de la planète. Selon l’évaluation de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), les mangroves de l’Atlantique nord-ouest tropical, qui englobent la Caraïbe, les Grandes Antilles et le golfe du Mexique, couvraient 17 408 km² en 2020, soit 11,8 % de la surface mondiale. Cette province compte sept espèces de palétuviers. Six d’entre elles figurent dans la catégorie « préoccupation mineure » de la Liste rouge, tandis que Pelliciera rhizophorae est classée vulnérable.

Un écosystème jugé vulnérable

Le diagnostic d’ensemble est préoccupant. La première évaluation mondiale des mangroves pour la Liste rouge des écosystèmes de l’UICN classe l’ensemble des mangroves d’Amérique centrale et de la Caraïbe dans la catégorie « vulnérable ». À l’échelle planétaire, la moitié des écosystèmes de mangrove évalués présentent un risque d’effondrement. L’étude a mobilisé plus de 250 experts de 44 pays.

Les pertes s’accumulent. La superficie nette des mangroves de l’Atlantique nord-ouest tropical a reculé de 5,4 % depuis 1996, selon l’UICN. D’autres sources dressent un tableau plus sombre encore : d’après le Programme des Nations unies pour l’environnement, cité par le Jamaica Gleaner, la région a perdu près de 24 % de sa couverture de mangroves en vingt-cinq ans. La Banque mondiale évoque, de son côté, un rythme de destruction d’environ 1 % par an depuis les années 1990, sous l’effet d’événements climatiques et d’activités humaines.

Les menaces sont multiples : changements d’usage des sols, agriculture, industrie pétrolière, tourisme et ouragans aggravés par le changement climatique. Dans la Caraïbe orientale, l’Agence française de développement (AFD) relève que les mangroves subissent aussi, depuis une dizaine d’années, les échouages massifs de sargasses.

Un bouclier contre les ouragans

La valeur protectrice des mangroves est désormais mesurée. Une étude de la Banque mondiale a utilisé l’éclairage nocturne, observé par satellite, comme indicateur de l’activité économique. Ses résultats montrent que les ouragans majeurs réduisent cet éclairage d’environ 2 %, et jusqu’à 16 % dans les zones exposées aux ondes de tempête, alors que la présence de mangroves limite la baisse à un niveau compris entre 1 et 6 %. L’effet protecteur apparaît à partir d’une ceinture de mangrove de 250 mètres de large. Les auteurs estiment même que cette valeur est probablement sous-évaluée, car elle ne prend pas en compte les vies sauvées ni les bénéfices sanitaires.

Aux îles Caïmans, une étude publiée par le Joint Nature Conservation Committee britannique montre que la dégradation des récifs et des mangroves laisserait monter l’eau jusqu’à 75 centimètres de plus dans certaines zones côtières lors des ouragans. Des chercheurs spécialistes de la valeur des écosystèmes côtiers plaident ainsi pour que les mangroves soient considérées comme des infrastructures nationales, éligibles aux budgets de prévention et de reconstruction après catastrophe, au même titre que les digues.

En Guadeloupe, le Grand Cul-de-Sac marin en première ligne

La Guadeloupe possède un joyau à l’échelle de l’arc antillais. Inscrit sur la liste Ramsar des zones humides d’importance internationale, le Grand Cul-de-Sac marin abrite la plus grande barrière de corail et la plus vaste zone de mangroves encore intactes des Petites Antilles. Le site Ramsar couvre officiellement 29 500 hectares et s’inscrit dans les limites du Parc national de la Guadeloupe.

Ce statut ne met pas le site à l’abri. Dès 1992, la fiche Ramsar signalait déjà une forte pression urbaine en bordure des mangroves, notamment des décharges sauvages, ainsi que des pollutions provenant du Petit Cul-de-Sac marin.

Restaurer, sans se contenter de planter

Les initiatives de restauration se multiplient. L’AFD finance, à hauteur de 3 millions d’euros sur cinq ans, un projet porté par l’Organisation des États de la Caraïbe orientale (OECO) en Guadeloupe, en Martinique, à Sainte-Lucie, à Saint-Vincent-et-les-Grenadines et à la Grenade, fondé sur des mesures d’adaptation au changement climatique menées avec les communautés. Le projet Resilient Coasts du Stockholm Environment Institute, actif dans huit pays de la Caraïbe, mise sur la restauration hydrologique portée par les habitants. En République dominicaine, à Montecristi, le rétablissement des apports d’eau douce dans une mangrove dégradée a permis le retour des poissons dont dépendent 198 pêcheurs.

En Jamaïque, le projet « Blue Carbon Restoration in Southern Clarendon », mené par des scientifiques de l’Université des Indes occidentales avec un financement du UK Blue Carbon Fund via la Banque interaméricaine de développement, vise la restauration de plus de 1 000 hectares de mangroves dégradées. Le secteur touristique s’implique aussi : Carnival Corporation a annoncé une subvention sur trois ans à Conservation International pour restaurer des mangroves dans la Caraïbe et soutenir les petites entreprises qui dépendent de la nature, guides d’écotourisme, pêcheurs et artisans.

Les scientifiques appellent néanmoins à la prudence. Une étude consacrée à la régénération après les ouragans souligne que le nettoyage des débris, la collecte de propagules et la plantation de jeunes plants restent souvent insuffisants s’ils ne s’attaquent pas aux pressions humaines préexistantes, comme les modifications du littoral qui bloquent la circulation des marées et des sédiments.

Un enjeu climatique global

Au-delà de la protection des côtes, les mangroves stockent d’importantes quantités de carbone. L’UICN prévient que sans changement significatif d’ici 2050, le changement climatique et la montée des eaux entraîneront la libération de 1,8 milliard de tonnes de carbone stocké dans ces forêts. Des mangroves en bonne santé résistent mieux à l’élévation du niveau de la mer et protègent davantage contre les ouragans.

Longtemps considérées comme des terres insalubres, bonnes à remblayer, les mangroves apparaissent désormais comme une infrastructure naturelle indispensable à la résilience de la Caraïbe. Toutefois, leur avenir dépendra moins du nombre de plants mis en terre que de la capacité des territoires à maîtriser l’urbanisation, la pollution et l’aménagement de leurs littoraux.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.