Plateau des Guyanes : le moment de vérité pour la stratégie française

Près de trois ans après un premier travail parlementaire, la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat a conduit une nouvelle mission d’information sur le plateau des Guyanes, aboutissant à un rapport publié fin 2025.

Ce document dresse un constat sans détour : l’Amérique du Sud est longtemps restée un angle mort de la diplomatie française, alors même que la France y occupe une position unique avec la Guyane, seul territoire européen implanté sur le continent sud-américain.

Ce rapport marque une inflexion stratégique claire : la France doit cesser d’aborder la Guyane comme une périphérie ultramarine isolée et assumer pleinement son rôle d’acteur régional, à la croisée des enjeux sud-américains et caribéens.

La Guyane, porte française sur l’Amérique du Sud

Avec ses 83 846 km², la Guyane est le plus grand département français, couvrant à elle seule environ 16 % du territoire hexagonal. Ce territoire dispose d’atouts considérables : biodiversité exceptionnelle, ressources minières, zone économique exclusive étendue, position stratégique pour l’accès à l’Atlantique et présence du Centre spatial guyanais.

Pourtant, le rapport souligne une réalité persistante : ces atouts restent largement sous-exploités, faute de filières économiques structurées et d’une intégration régionale suffisante.

La forêt guyanaise, qui recense près de 1 800 essences d’arbres, alimente environ 180 entreprises et représente un chiffre d’affaires annuel de 100 millions d’euros, principalement orienté vers le marché local. Son potentiel dans les secteurs pharmaceutique, cosmétique, agroalimentaire ou énergétique reste largement inexploité.

La filière aurifère illustre ce paradoxe. Le sous-sol guyanais recèlerait plus de 525 tonnes d’or, pour une valeur estimée à 63 milliards d’euros. Pourtant, la production légale plafonne à 1,2 tonne par an, tandis que l’orpaillage illégal représenterait 5 à 10 tonnes d’or extraites chaque année, générant une perte économique pouvant dépasser 1,2 milliard d’euros pour la Guyane.

Un territoire confronté à des enjeux sécuritaires majeurs

Comme l’ensemble de la région, la Guyane fait face à une criminalité transfrontalière structurée.

  • L’orpaillage illégal, une menace systémique

Le rapport insiste sur le caractère exogène de l’orpaillage illégal : plus de 90 % des orpailleurs clandestins sont de nationalité brésilienne, avec une logistique largement organisée depuis le Suriname. Cette activité constitue à la fois une catastrophe économique, environnementale, sanitaire et sécuritaire.

Malgré l’engagement de l’État, la lutte reste largement défensive. L’opération Harpie a permis de contenir le phénomène sans parvenir à l’éradiquer durablement, notamment en raison de la hausse continue du cours de l’or, qui rend l’activité toujours plus attractive.

  • La Guyane, zone de transit du narcotrafic

Autre point central du rapport : la Guyane est devenue une plateforme de transit stratégique pour la cocaïne entre l’Amérique latine et l’Europe. Le phénomène des « mules » sur la liaison Cayenne–Paris a conduit à la mise en place de l’opération administrative « 100 % contrôle » à l’aéroport Félix Éboué.

Entre 2022 et 2025, près de 17 000 arrêtés d’interdiction d’embarquement ont été pris, entraînant une division par vingt du nombre de saisies, tout en révélant les limites structurelles des moyens humains et logistiques disponibles.

  • L’implantation inquiétante de factions armées brésiliennes

Le rapport alerte également sur la présence croissante de factions criminelles brésiliennes en Guyane, dont le PCC et le Comando Vermelho. Ces groupes violents considèrent la Guyane comme une porte d’entrée vers l’Europe et tissent des liens de plus en plus étroits avec les réseaux de l’orpaillage illégal, augmentant significativement les risques sécuritaires.

Les forces armées en Guyane, pilier de la souveraineté française

Avec environ 2 500 militaires et civils, auxquels s’ajoutent des réservistes et des renforts temporaires, les Forces armées en Guyane constituent le principal contingent militaire français hors Hexagone.

Elles assurent trois missions permanentes :

  • Harpie, contre l’orpaillage illégal
  • Polpêche, contre la pêche illicite
  • Titan, pour la sécurisation du Centre spatial guyanais.

Le rapport souligne la nécessité de poursuivre la montée en puissance capacitaire, tant en matière de moyens terrestres, maritimes et aériens que d’infrastructures, notamment la modernisation de la base aérienne 367, aujourd’hui sous-dimensionnée face aux enjeux futurs.

Le Guyana, un voisin en pleine mutation stratégique

Deuxième pilier du rapport : la relation avec le Guyana. Ancienne colonie britannique, ce pays connaît une transformation radicale depuis la découverte de gisements pétroliers offshore en 2015.

Entre 2021 et 2024, le Guyana a enregistré une croissance économique moyenne supérieure à 40 %, faisant de lui l’un des pays à la croissance la plus rapide au monde. À l’horizon 2030, sa production pétrolière pourrait atteindre 1,7 million de barils par jour.

Cette croissance fulgurante modifie profondément les équilibres régionaux, tout en soulevant des interrogations sur la gouvernance, la redistribution des richesses et les tensions géopolitiques, notamment le différend territorial avec le Venezuela sur l’Essequibo.

Une relation bilatérale à structurer

L’ouverture de l’ambassade de France à Georgetown en septembre 2025 constitue un signal politique fort. La France devient alors le seul État de l’Union européenne à disposer d’une ambassade de plein exercice au Guyana.

Le rapport appelle à aller plus loin : coopération judiciaire, échanges de renseignement, surveillance maritime et aérienne, facilitation des visas, développement des échanges économiques. L’objectif est clair : faire de la France un partenaire de premier plan, capable de rivaliser avec les États-Unis, la Chine ou l’Inde, déjà très présents dans le pays.

20 recommandations pour changer de posture

Au terme de ses travaux, la mission d’information formule 20 recommandations opérationnelles, regroupées en quatre axes stratégiques. Elles traduisent une volonté claire : sortir d’une logique de gestion défensive pour bâtir une véritable stratégie régionale, cohérente et durable.

  • Axe 1 – Approfondir la coopération régionale
  1. Faire aboutir le projet de création d’une zone de biodiversité protégée transfrontalière par la mise en réseau du Parc amazonien de Guyane et du parc national brésilien des Montagnes du Tumucumaque, afin d’en faire un levier de coopération environnementale et diplomatique.
  2. Créer un centre de coopération policière et douanière (CCPD) à Saint-Laurent-du-Maroni, sur le modèle de ceux existant dans d’autres zones frontalières françaises, pour renforcer l’échange d’informations et les opérations conjointes.
  3. Renforcer la coopération opérationnelle avec le Guyana en matière de surveillance maritime, aérienne et fluviale, notamment par le partage de données radar et de renseignement.
  4. Structurer un dialogue sécuritaire régional régulier associant Guyana, Brésil et Suriname afin de mieux traiter les menaces transfrontalières (orpaillage, narcotrafic, pêche illégale).
  • Axe 2 – Accentuer l’efficacité de la lutte contre la criminalité en Guyane
  1. Envisager la création de zones de défense et de sécurité en Guyane, qui deviendraient de facto des zones d’exclusion pour l’orpaillage illégal.
  2. Renforcer le contrôle effectif des frontières, en particulier fluviales, afin d’empêcher l’entrée et l’installation des garimpeiros sur le territoire français.
  3. Traiter l’orpaillage illégal à la racine, en ne se limitant plus à une logique de “contenance”, mais en développant rapidement une extraction aurifère légale, encadrée et sécurisée, pour exploiter pleinement le potentiel minier de la Guyane.
  4. Adapter le cadre juridique des procédures pénales et douanières, en portant à 24 heures la durée maximale de report du point de départ de la garde à vue ou de la retenue douanière lorsque les contraintes logistiques rendent les transferts impossibles dans les délais actuels.
  5. Accélérer le développement de la filière pêche légale, afin de réduire l’attractivité et l’impact de la pêche illégale étrangère dans la zone économique exclusive guyanaise.
  6. Concentrer les membres des factions criminelles dans un nombre limité d’établissements pénitentiaires, pour éviter la diffusion de ces réseaux en Guyane et dans l’Hexagone, en tirant les leçons de l’expérience brésilienne.
  • Axe 3 – Poursuivre la montée en puissance des forces armées en Guyane
  1. Inscrire chaque année en loi de finances les crédits nécessaires, à hauteur des coûts réels, pour permettre la modernisation complète de la base aérienne 367 dans le calendrier prévu.
  2. Construire au moins 300 places d’hébergement supplémentaires pour les militaires, afin d’anticiper la montée en puissance des effectifs et l’augmentation des activités opérationnelles.
  3. Adapter les moyens des forces armées à l’évolution des menaces, en particulier par le renouvellement des équipements terrestres, fluviaux et aériens vieillissants.
  4. Renforcer les capacités de surveillance maritime et fluviale, notamment dans le cadre des opérations Polpêche et Narcops.
  5. Anticiper les effets de l’augmentation des cadences de lancement au Centre spatial guyanais, afin d’éviter une concurrence excessive entre l’opération Titan et les autres missions de souveraineté.
  • Axe 4 – Renforcer le partenariat stratégique avec le Guyana
  1. Pérenniser et approfondir la présence diplomatique française à Georgetown, en dotant l’ambassade de moyens humains et financiers adaptés à l’ambition affichée.
  2. Créer une section consulaire à l’ambassade de France au Guyana, afin de permettre la délivrance directe des visas et de lever un irritant majeur dans la relation bilatérale.
  3. Renforcer la coopération judiciaire franco-guyanienne, notamment pour faciliter les transfèrements de détenus et la lutte contre les trafics transfrontaliers.
  4. Soutenir activement les entreprises françaises souhaitant se positionner au Guyana, en adaptant les outils de financement face à la concurrence chinoise et indienne.
  5. Réaffirmer le soutien politique et diplomatique de la France au Guyana dans le différend territorial avec le Venezuela, dans le strict respect du droit international et des procédures engagées devant la Cour internationale de justice.

Un test de crédibilité pour la France

Ce rapport constitue un tournant. Il pose une question simple : la France est-elle prête à assumer pleinement sa singularité géographique en Amérique du Sud ?

La Guyane n’est plus seulement un territoire ultramarin. Elle est un point d’ancrage stratégique, au cœur des dynamiques sud-américaines et caribéennes. La capacité de la France à transformer ces constats en politiques concrètes conditionnera sa crédibilité régionale pour les décennies à venir.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice en Guadeloupe. Caribbean blogger depuis 2007. Rejoignez-moi sur le réseau social X et abonnez-vous à la newsletter mensuelle.

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