Réélection de Lula : la Grande Caraïbe garde un allié de poids face aux Etats-Unis

Le 25 octobre, Luiz Inácio Lula da Silva a remporté l’élection présidentielle brésilienne face à Flávio Bolsonaro, décrochant un quatrième mandat inédit. Une victoire au retentissement régional : relations avec la CARICOM, corridor routier vers le Guyana, crise vénézuélienne, Haïti et voisinage avec la Guyane française.

Une victoire arrachée au second tour

Le président sortant a obtenu 51,79 % des suffrages valides au second tour, contre 48,21 % pour Flávio Bolsonaro, selon les résultats annoncés par le Tribunal supérieur électoral (TSE). L’écart atteint près de 4,4 millions de voix.

Le scrutin entre dans l’histoire : pour la première fois au Brésil, un candidat l’emporte au second tour après avoir été devancé au premier. Le 4 octobre, Lula avait recueilli 45,16 % des voix, contre 47,03 % pour son adversaire.

À presque 81 ans, le dirigeant du Parti des travailleurs entame ce qu’il présentait pendant la campagne comme son quatrième et dernier mandat. Le prochain mandat débutera en janvier 2027.

La séquence électorale n’est pas close pour autant. Flávio Bolsonaro, sénateur et fils de l’ancien président Jair Bolsonaro, refuse de reconnaître sa défaite et réclame l’annulation du scrutin, après une soirée chaotique dans certains bureaux de vote consécutive à une prolongation de deux heures du vote décidée au dernier moment. Cette décision, prise par un juge de la Cour suprême, pourrait déboucher sur une action en justice du camp Bolsonaro.

La souveraineté comme boussole diplomatique

Le discours de victoire a donné le ton de la politique étrangère à venir. Lula a affirmé que le Brésil « n’accepte pas d’être la cour arrière de qui que ce soit ». Toute la campagne s’était construite autour de la défense de la souveraineté face à Donald Trump, dont l’ombre planait sur le scrutin.

Ce résultat va à rebours de la tendance régionale. Le succès de Lula contrarie une série de victoires de candidats de droite alliés de Donald Trump en Amérique latine. Le Brésil et le Mexique, les deux pays les plus peuplés de la région, restent ainsi dirigés par des gouvernements de centre gauche.

Les réactions caribéennes ont suivi. Le président cubain Miguel Díaz-Canel a salué une victoire qu’il juge historique et assuré que le Brésil pourrait compter sur Cuba pour l’unité et l’intégration de l’Amérique latine et de la Caraïbe.

La CARICOM, un partenariat relancé depuis 2023

Pour les États de la Caraïbe insulaire, la réélection garantit la continuité d’un rapprochement engagé lors du troisième mandat.

En février 2024, invité au sommet de la CARICOM à Georgetown, Lula avait exprimé sa volonté de rétablir une présence diplomatique brésilienne dans les pays caribéens et annoncé une contribution à la Banque de développement des Caraïbes.

Il avait alors pointé l’obstacle principal : le manque de connexions terrestres, maritimes et aériennes. Il avait cité l’exemple de la Barbade, reliée chaque semaine par 27 vols au Royaume-Uni et aux États-Unis, et par aucun au Brésil.

La relation s’est ensuite structurée. La Commission mixte CARICOM-Brésil s’est réunie pour la première fois en avril 2025, avec pour axes le commerce et l’investissement, le transport aérien, la gestion des risques de catastrophe, la sécurité alimentaire, l’eau, la santé publique et la jeunesse. En juin 2025, Brasília a accueilli le sommet Brésil-Caraïbe, avec les quinze États membres de la CARICOM, Cuba et la République dominicaine.

L’enjeu économique reste modeste au regard du potentiel. Les échanges commerciaux entre le Brésil et la région sont passés d’environ 5,2 milliards d’euros en 2010 à près de 3,5 milliards en 2024, soit une baisse de 30 %. `

Le Brésil, dont la capacité de production agricole peut nourrir 1,6 milliard de personnes, propose sa coopération à des pays qui importent jusqu’à 80 % de leur alimentation.

La réélection permet aux gouvernements caribéens de poursuivre ces engagements avec un interlocuteur familier, en matière de sécurité alimentaire, de climat, de transition énergétique, de prévention des catastrophes et de connectivité.

Le Guyana, porte d’entrée brésilienne vers la Caraïbe

Le Guyana occupe une place stratégique dans cette géographie. Lula avait présenté la route du Bouclier guyanais, qui englobe le Guyana, le Suriname et le Venezuela, comme une priorité de son gouvernement, avec l’ambition affichée de littéralement paver le chemin du Brésil vers la Caraïbe.

Le projet avance. En juin 2025, Lula et le président guyanien Irfaan Ali ont discuté des infrastructures destinées à acheminer les marchandises brésiliennes vers toute la Caraïbe, dont l’asphaltage de la route reliant Boa Vista à Georgetown. Cette liaison vers le nouveau port de Georgetown réduirait de dix jours le trajet vers le canal de Panama pour les céréales de l’État du Roraima. Le tracé attend toutefois encore son revêtement et la construction d’un pont sur un grand fleuve, à environ 200 kilomètres de la capitale guyanienne.

Venezuela : Brasília face à Washington

La crise vénézuélienne constitue le principal point de friction avec les États-Unis. Le 3 janvier 2026, Lula a condamné l’attaque américaine contre le Venezuela et la capture du président Nicolás Maduro et de son épouse Cilia Flores. Il a estimé que cette offensive rappelait les pires heures de l’ingérence dans la politique de l’Amérique latine et de la Caraïbe et menaçait la préservation de la région comme zone de paix.

Le Brésil a cosigné avec l’Espagne, le Chili, la Colombie, le Mexique et l’Uruguay une déclaration rejetant les opérations militaires unilatérales au Venezuela. Brasília a toutefois maintenu le dialogue : Lula s’est entretenu par téléphone avec Delcy Rodríguez après son investiture, et, lors d’un échange avec Donald Trump fin janvier, a insisté sur la nécessité de préserver la paix et la stabilité régionales.

Ce positionnement pèse directement sur la Caraïbe, en première ligne des tensions militaires et migratoires liées au Venezuela, et sur le Guyana, voisin des deux pays.

Haïti, un dossier historique pour le Brésil

Haïti demeure un marqueur de la diplomatie brésilienne. Le Brésil a dirigé une mission de maintien de la paix dans le pays de 2004 à 2017, une mission entachée par une épidémie meurtrière de choléra et des accusations de violations des droits humains. En juin 2025, Lula avait appelé l’ONU à financer la mission de sécurité ou à la transformer en opération officielle de maintien de la paix. Il avait aussi annoncé le soutien du Brésil à la formation de 400 policiers haïtiens via un programme de la Police fédérale.

Depuis, le paysage a changé : les premiers soldats de la Force de répression des gangs, soutenue par l’ONU, sont arrivés en Haïti en avril 2026. Le rôle que Brasília entend jouer dans cette nouvelle configuration reste à préciser.

La Guyane, frontière commune avec la France

Pour les territoires français d’Amérique, la réélection de Lula conforte une relation bilatérale relancée. La frontière entre la Guyane et le Brésil constitue la plus longue frontière extérieure de la France. En mars 2024, les présidents français et brésiliens ont lancé un programme destiné à lever un milliard d’euros d’investissements publics et privés sur 4 ans dans l’Amazonie brésilienne et guyanaise.

Les sujets de coopération transfrontalière restent nombreux, à commencer par la lutte contre l’orpaillage illégal et contre la pêche illégale en provenance du Brésil, qui touche la flotte guyanaise.

Un mandat sous surveillance

Lula aborde ce dernier mandat avec un capital diplomatique solide dans la Grande Caraïbe, mais dans un contexte régional bouleversé : présence militaire américaine renforcée, Venezuela en transition, Haïti sous assistance sécuritaire internationale.

Pour les capitales caribéennes, l’enjeu se résume désormais à la concrétisation : des approvisionnements alimentaires plus fiables, des liaisons de transport opérationnelles et des financements réellement accessibles aux États vulnérables.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.