Saint-Martin : 2,6 millions de visiteurs sur l’île, une partie française qui cherche un second souffle

L’Institut d’émission des départements d’outre-mer (IEDOM) a publié son rapport annuel économique 2025 consacré à Saint-Martin. Le document décrit une île coupée en deux. Le tourisme bat des records sur l’ensemble du territoire, et la partie néerlandaise en capte l’essentiel.

La partie française, elle, reste marquée par un chômage massif, des prix élevés, une population qui diminue et des besoins d’investissement considérables dans l’eau, l’énergie, les déchets et le logement.

Une fréquentation record, captée à 95,5 % par Sint Maarten

En 2025, l’île a accueilli 2 570 212 visiteurs, soit une hausse de 15,7 % sur un an. La croisière poursuit son redressement avec 1 607 053 passagers (+16,6 %), et les deux aéroports ont enregistré 963 159 arrivées (+14,3 %).

Cette dynamique profite surtout à la partie néerlandaise, qui reçoit 95,5 % des arrivées. Son port en eau profonde peut accueillir six grands paquebots en même temps et capte 99,4 % des croisiéristes. Le port de Marigot, limité aux petits navires, a reçu 9 113 croisiéristes. Ce chiffre a plus que doublé en un an (+122,8 %) et atteint son plus haut niveau depuis dix ans, sur des volumes qui restent faibles.

Le même déséquilibre se retrouve dans les airs. L’aéroport Princess Juliana a accueilli 855 994 passagers (+15,9 %), contre 107 165 pour Grand-Case (+2,4 %). Côté français, l’offre d’hébergement compte 43 établissements et 1 263 chambres. L’offre hôtelière de la partie néerlandaise est trois fois plus importante, ce qui laisse penser, selon l’IEDOM, que la grande majorité des touristes y séjournent.

La partie française mise donc sur un autre positionnement : un cadre plus calme, plus authentique, tourné vers la gastronomie. Sa clientèle reste très française. En 2024, les Français représentaient 63 % des visiteurs des hébergements, devant les résidents de Guadeloupe, de Martinique et de Saint-Barthélemy (20 %) et les Américains (12 %). Les meublés de tourisme se développent, avec 2 155 logements disponibles en 2024 et une nuitée vendue en moyenne 419 euros. Le SXM Festival, organisé chaque mois de mars, injecte à lui seul plus de 13 millions d’euros dans l’économie locale.

Une économie encore loin de son niveau d’avant Irma

Les derniers comptes économiques disponibles concernent l’année 2021. Le PIB de la partie française atteignait alors 549,9 millions d’euros, un niveau inférieur de 17,2 % à celui de 2016. L’ouragan Irma en 2017, puis la crise sanitaire en 2020, ont effacé des années de croissance. Le secteur public pèse lourd : les services non marchands produisent un tiers de la valeur ajoutée. L’hébergement et la restauration n’en représentent que 4,1 %.

La comparaison avec le voisin néerlandais est sans appel. Le PIB de Sint Maarten est deux fois supérieur à celui de Saint-Martin, et son PIB par habitant a été en moyenne 70 % plus élevé entre 2016 et 2021. L’IEDOM rappelle toutefois que le système statistique de la partie française ne permet pas d’établir de véritables comptes économiques. Ces chiffres restent donc des estimations. L’Institut territorial de la statistique et des études économiques (ITSEE), créé en 2023, doit combler ce manque. Il prépare notamment un indice des prix propre au territoire, attendu à l’horizon 2026.

Un territoire qui se dépeuple

En 2023, la partie française compte 31 160 habitants, soit 336 de moins qu’un an plus tôt. Entre 2017 et 2023, la population a diminué en moyenne de 2,1 % par an, ce qui représente une perte de 696 habitants chaque année. Le solde migratoire en est la cause principale : il affiche un déficit de 6 281 personnes en six ans. Les départs concernent notamment les jeunes adultes, qui quittent l’île pour étudier ou trouver un emploi.

Une enquête de l’ITSEE confirme ce mouvement. Un an après la terminale, seuls 33 % des jeunes interrogés vivent encore à Saint-Martin, contre 54 % dans l’Hexagone. L’attachement au territoire reste fort : trois ans après la terminale, 73 % envisagent d’y revenir. Pour 23 % d’entre eux, ce retour dépend de la possibilité de trouver un emploi correspondant à leurs attentes.

Pendant ce temps, Sint Maarten progresse. Sa population atteint environ 43 000 habitants en 2023, en hausse de 1,2 % par an depuis 2013, pour une densité deux fois plus élevée.

Un chômage trois fois supérieur à celui du voisin

Selon le recensement, le taux de chômage atteint 27 % en 2023 dans la partie française. Il était de 8,6 % à Sint Maarten en 2022, de 19 % en Guadeloupe et de 7,3 % en France hors Mayotte. Fin 2025, 3 885 demandeurs d’emploi de catégorie A sont inscrits, un chiffre stable sur un an. Parmi les demandeurs inscrits dans les catégories A, B et C, 44,4 % le sont depuis au moins un an.

Le marché du travail montre néanmoins des signes positifs. L’emploi salarié privé atteint un record de 8 119 salariés fin 2025 (+5,3 %). La masse salariale du privé progresse de 7,1 %, à 59,4 millions d’euros. Les entreprises des îles du Nord jugent pourtant difficiles 45,2 % de leurs projets d’embauche, faute de formations adaptées sur place. L’IEDOM signale aussi que les programmes de formation, majoritairement conçus en Guadeloupe, ne répondent pas toujours aux besoins d’une population en grande partie anglophone.

Vie chère et précarité

D’après l’enquête de l’Insee publiée en 2023 sur les données de 2022, les prix à la consommation sont en moyenne 12 % plus élevés à Saint-Martin que dans l’Hexagone. Pour l’alimentation, l’écart atteint 47 %, et 43 % pour les services de communication. L’alcool, le tabac et les transports coûtent en revanche moins cher, grâce à une fiscalité locale allégée.

Les indicateurs sociaux témoignent d’une précarité importante. Fin 2025, 62,1 % des ménages perçoivent au moins une prestation de la Caisse d’allocations familiales. Parmi les familles bénéficiaires, 37,7 % sont monoparentales. À l’école, 45 % des collégiens sont issus de catégories sociales défavorisées. À l’entrée en sixième, seuls 11,6 % des élèves maîtrisent de façon satisfaisante les compétences attendues en français, et 7,7 % en mathématiques. Le taux de réussite au brevet recule à 61,9 % en 2025. À l’inverse, la réussite au baccalauréat général progresse à 97,7 %, soit 1,3 point de plus que la moyenne nationale.

Le dollar, une deuxième monnaie

Le rapport souligne une particularité du territoire. Les billets en dollars américains y circulent couramment, à côté de l’euro et du florin utilisé côté néerlandais. Selon plusieurs sources concordantes citées par l’IEDOM, environ un tiers des paiements en espèces se font en dollars dans la partie française. À Saint-Barthélemy, malgré une clientèle très majoritairement nord-américaine, cette part ne dépasse pas 5 %. Une partie des dépôts collectés par les banques locales est d’ailleurs placée sur des comptes en dollars.

La bancarisation reste faible, avec 0,77 compte ordinaire par habitant, contre 1,98 à Saint-Barthélemy. Le microcrédit progresse en réponse : l’Adie a accordé 251 microcrédits en 2025, pour 2,2 millions d’euros. Parmi les personnes financées, 62 % sont des femmes et 38 % perçoivent des minima sociaux.

L’eau la plus chère, l’électricité la plus subventionnée

La partie française n’a aucune ressource naturelle en eau douce exploitable. Toute son eau potable provient du dessalement de l’eau de mer à l’usine de Galisbay. Sa capacité nominale est descendue à 7 200 m³ par jour, contre 9 000 à sa mise en service en 2006. Le réseau perd près de 30 % de l’eau distribuée, avec un rendement de 71,6 %. Le mètre cube coûte 9,59 euros, et le taux d’impayés, même s’il recule, atteint encore 19,7 %. Le programme d’investissement prévoit plus de 200 millions d’euros sur dix ans. Rapportés à la population, les besoins sont estimés à 2 626 euros par habitant, contre 1 082 euros en moyenne dans les départements d’outre-mer.

L’électricité dépend presque entièrement de centrales thermiques au fioul, et le solaire ne fournit qu’environ 1 % de la production. Grâce à la péréquation tarifaire, les habitants paient le même tarif que dans l’Hexagone. En 2025, cette compensation représente 68,4 millions d’euros, soit environ 3 600 euros par client, financés par la solidarité nationale.

Des déchets enfouis, une décharge saturée

La partie française enfouit la quasi-totalité de ses déchets. En 2025, 98 126 tonnes ont été collectées (+8,5 %). Le nouveau casier de stockage, mis en service début 2025 pour 2,62 millions d’euros et prévu pour environ deux ans, était plein dès juillet 2026.

Les sargasses aggravent la situation : les volumes collectés sont passés de 3 652 tonnes en 2020 à 13 677 tonnes en 2025. Pour sortir de l’enfouissement, l’entreprise Verde SXM porte un projet de valorisation énergétique de 75 millions d’euros. Il doit réduire de plus de 90 % les volumes enfouis et produire l’électricité de 5 500 foyers, soit près de 10 % de la consommation de la partie française. Sa mise en service, initialement prévue en 2027, pourrait être retardée.

Un logement rare et cher

Seules 21,1 % des résidences principales sont occupées par leur propriétaire, contre 58,6 % en Guadeloupe. Les loyers du parc privé atteignaient 22 euros par mètre carré en 2022, au-dessus de la moyenne nationale de 16 euros. Depuis Irma, les prix de l’immobilier ont progressé de 50 à 70 %, pour atteindre en moyenne 3 820 euros par mètre carré en septembre 2024. Le parc social, avec 1 701 logements en 2022, ne suffit pas à répondre à la demande. Le Programme local de l’habitat 2025-2030 fixe un objectif de 1 800 nouveaux logements.

Une Collectivité qui investit, et un pari perdu

En 2025, les comptes de la Collectivité de Saint-Martin s’améliorent. Les recettes atteignent 261,6 millions d’euros et le résultat de l’exercice 12,5 millions, contre 5,7 millions un an plus tôt. Les investissements restent élevés, à 79,6 millions d’euros, en partie financés par 30 millions d’euros d’emprunts. La reconstruction scolaire touche à sa fin, avec l’inauguration en 2026 du collège Soualiga, d’une capacité de 900 élèves, pour un coût total de 44,6 millions d’euros.

Le rapport revient aussi sur un dossier coûteux. Depuis 2023, la Collectivité a investi environ 20 millions d’euros dans la compagnie Air Antilles, qui a cessé ses vols début décembre 2025 avant d’être liquidée en avril 2026. La Cour des comptes avait jugé cet investissement risqué dès 2023. Les effets se font déjà sentir : au premier trimestre 2026, la fréquentation de Grand-Case a reculé de 10,7 %.

L’accès aux fonds européens reste un autre point faible. Pour la période 2021-2027, Saint-Martin dispose d’une enveloppe de 89 millions d’euros. Au premier semestre 2026, seuls 16 millions d’euros du FEDER et 3,6 millions du FSE+ étaient programmés, sur 80 millions disponibles. Selon l’IEDOM, le territoire manque d’acteurs capables de porter des projets cofinancés.

Le port de Galisbay, un projet décisif

Environ 70 % des marchandises importées sur l’île arrivent par Philipsburg, dont le tirant d’eau de 9,5 mètres permet d’accueillir de grands navires. Galisbay ne dispose que de 5,5 mètres. La dépendance s’est accentuée en février 2025, quand CMA CGM a supprimé sa liaison directe Le Havre-Philipsburg. Les marchandises transitent désormais par la Martinique ou la Guadeloupe, et les délais d’acheminement passent de 10 à 14 jours.

Le projet d’extension du port de Galisbay, estimé à 135 millions d’euros, doit changer la donne. Il prévoit le dragage d’un chenal, dix hectares de terre-pleins, un quai de 200 mètres et un poste pour navires rouliers. Après avoir obtenu l’autorisation environnementale à la mi-août 2026, le port recherche un concessionnaire privé pour porter les travaux, prévus de 2026 à mi-2029 et suivis d’une mise en service fin 2029. Autre avancée : un vote de l’Assemblée nationale a placé la marina d’Oyster Pond sous juridiction française, ce qui devrait permettre de relancer ce secteur.

Pour l’IEDOM, ces investissements publics et privés peuvent soutenir la croissance. La réussite de cette relance dépendra cependant de la capacité du territoire à mener à bien les projets dont il a besoin, en premier lieu l’accès à l’eau, à l’énergie et au logement.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.