Choc climatique et fragilités économiques : l’OCDE alerte sur l’urgence d’investir dans la Caraïbe

Dans son nouveau rapport Caribbean Development Dynamics 2026, publié avec la Banque interaméricaine de développement (BID), l’ Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) dresse un constat sans détour : la Caraïbe possède un immense potentiel économique, humain et environnemental, mais elle reste prisonnière de vulnérabilités structurelles qui freinent son développement.

Endettement élevé, dépendance au tourisme, faible productivité, exposition extrême aux catastrophes naturelles et difficultés de financement : la région doit désormais investir massivement pour espérer construire un modèle durable et résilient.

Le document analyse les dynamiques économiques et sociales de 16 pays caribéens, parmi lesquels la Jamaïque, Haïti, la Barbade, le Guyana, Trinité-et-Tobago ou encore la République dominicaine.

Une région frappée de plein fouet par la crise climatique

Le rapport rappelle une réalité brutale : la Caraïbe fait partie des régions les plus exposées au dérèglement climatique alors qu’elle contribue très peu aux émissions mondiales de gaz à effet de serre.

Entre 1980 et 2024, les pays caribéens ont subi 357 événements météorologiques extrêmes liés au climat. Le nombre de catastrophes a bondi de 84 % sur les vingt dernières années par rapport à la période précédente.

Les dégâts économiques sont considérables. En moyenne, les catastrophes climatiques représentent chaque année l’équivalent de 2,13 % du PIB régional. Certains territoires ont été littéralement dévastés. La Dominique a subi des pertes équivalentes à 225 % de son PIB en 2015. La Grenade avait connu un choc similaire en 2004, avec des pertes représentant 200 % de son économie. Le rapport évoque aussi l’ouragan Melissa, qui aurait provoqué en Jamaïque, en octobre 2025, des dommages estimés à 12,2 milliards de dollars, soit près de 57 % du PIB du pays.

Paradoxalement, les émissions de gaz à effet de serre de la Caraïbe restent marginales à l’échelle mondiale. En 2023, elles représentaient 8,1 millions de tonnes équivalent CO2, soit 45 fois moins que la moyenne de l’OCDE.

Une croissance trop faible pour rattraper les écarts

Autre signal d’alarme : la croissance potentielle de la région reste insuffisante. L’OCDE estime la croissance potentielle du PIB par habitant à seulement 1,4 % en 2025, contre 1,8 % dans les économies avancées.

La productivité demeure faible et stagne depuis plusieurs décennies à moins de la moitié des niveaux observés dans les pays de l’OCDE.

Le rapport pointe plusieurs causes structurelles : faible innovation, infrastructures insuffisantes, informalité élevée, dépendance aux importations et marchés nationaux trop petits pour générer des économies d’échelle.

Le poids écrasant de la dette publique

Les finances publiques restent sous forte pression dans une grande partie de la région. En 2024, la dette publique moyenne atteignait 68,6 % du PIB, soit près de 15 points au-dessus de la moyenne latino-américaine.

Cette dette limite fortement les capacités d’investissement des États, notamment dans les infrastructures, l’énergie ou l’adaptation climatique. Plusieurs pays consacrent désormais une part importante de leurs recettes fiscales au remboursement de leur dette plutôt qu’au financement du développement.

Une économie encore trop dépendante du tourisme

Le rapport montre aussi que les économies caribéennes restent peu diversifiées. Les services représentent 63 % des exportations régionales, principalement grâce au tourisme. Celui-ci compte à lui seul pour environ 71 % des exportations de services.

Dans plusieurs territoires comme Antigua-et-Barbuda, Sainte-Lucie ou Grenade, les exportations de services dépassent même 50 % du PIB. À l’inverse, les économies exportatrices de matières premières, comme le Guyana, le Suriname ou Trinité-et-Tobago, restent fortement dépendantes du pétrole et des ressources naturelles. Cette concentration sectorielle rend la région extrêmement vulnérable aux crises mondiales, aux variations du tourisme international ou aux fluctuations des cours des matières premières.

Pauvreté et travail informel restent massifs

Malgré certains progrès sociaux, les inégalités demeurent importantes. En moyenne, un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté dans la région. La situation reste particulièrement critique en Haïti et au Belize, où plus de la moitié des habitants vivent dans la pauvreté.

L’informalité constitue un autre défi majeur. Plus de six personnes sur dix vivent dans des foyers dépendant totalement ou partiellement du travail informel. Pour l’OCDE et la BID, cette informalité nourrit directement les inégalités sociales et fragilise les recettes fiscales des États.

Les investissements augmentent, mais restent insuffisants

Le rapport note toutefois une progression des investissements dans la région. En 2023, ils représentaient 28 % du PIB régional, un niveau supérieur à la moyenne de l’OCDE et de l’Amérique latine. Cette hausse masque cependant une réalité plus fragile. Une grande partie des investissements est liée à des projets ponctuels, souvent financés de l’extérieur ou destinés à reconstruire après des catastrophes naturelles.

L’investissement public reste faible, notamment dans les infrastructures. Entre 2015 et 2021, les dépenses publiques d’infrastructure dépassaient rarement 1 % du PIB dans la majorité des pays.

Le rôle stratégique des investissements étrangers

Les investissements directs étrangers (IDE) apparaissent comme un levier essentiel pour financer la transition régionale. En 2024, les flux d’IDE représentaient 6,3 % du PIB régional, bien au-dessus de la moyenne latino-américaine.

Le Guyana concentre une part majeure de ces investissements grâce au boom pétrolier. Entre 2014 et 2024, plus de la moitié des investissements « greenfield » dans la région ont été dirigés vers ce pays. En dehors du Guyana, la République dominicaine, Cuba et la Jamaïque concentrent l’essentiel des grands projets étrangers. Ces investissements concernent surtout les services, l’hôtellerie, les technologies de l’information et les services financiers.

Selon le rapport, les projets d’investissements étrangers ont permis de créer plus de 196 000 emplois dans la région au cours de la dernière décennie.

Tourisme durable, économie bleue, numérique : les nouveaux relais de croissance

L’OCDE et la BID identifient plusieurs secteurs stratégiques capables de transformer le modèle économique caribéen : économie bleue, agriculture durable, transition énergétique, industries créatives, intelligence artificielle, infrastructures numériques ou encore économie circulaire.

Le rapport insiste également sur le potentiel des énergies renouvelables, encore sous-exploité dans la région malgré des ressources naturelles importantes.

Autre priorité : le développement des infrastructures résilientes, des systèmes d’alerte précoce et des partenariats public-privé afin de mieux résister aux catastrophes climatiques.

Une nouvelle bataille financière pour la Caraïbe

Enfin, le rapport met en avant l’émergence de nouveaux mécanismes financiers destinés à soutenir la résilience climatique de la région : obligations vertes, « blue bonds », échanges dette-nature ou clauses de dette résiliente aux catastrophes. Entre 2019 et 2024, le marché caribéen des obligations vertes, sociales et durables a atteint 2 milliards de dollars. La Barbade, le Belize, la Jamaïque et la République dominicaine figurent parmi les pays pionniers de ces nouveaux outils financiers.

Derrière les chiffres, le message de l’OCDE et de la BID est limpide : sans investissements massifs, coordonnés et résilients, la Caraïbe risque de voir ses fragilités structurelles s’aggraver sous l’effet du climat, de la dette et des chocs économiques mondiaux.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice en Guadeloupe. Caribbean blogger depuis 2007.