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Cuba, une puissance biotechnologique discrète
Cuba abrite pourtant l’un des écosystèmes biotechnologiques les plus développés du sud. Vaccins, traitements innovants, technologies médicales exportées sur plusieurs continents : depuis des décennies, l’île a bâti une filière scientifique qui dépasse largement son poids économique apparent. Et ce, malgré un embargo américain vieux de plus de 60 ans, des pénuries chroniques de biens essentiels et une crise énergétique qui paralyse régulièrement le quotidien de ses habitants.
Ce décalage entre les difficultés visibles du pays et l’excellence discrète de sa recherche constitue l’un des paradoxes les plus frappants de l’île caribéenne et l’un des moins médiatisés.
Un pari scientifique de longue date
Tout remonte à un choix politique assumé dès les années 1980, sous l’impulsion de Fidel Castro lui-même, convaincu que la science pouvait devenir un levier de puissance et d’indépendance pour un petit État insulaire enclavé. Cuba a progressivement tissé un système intégré et cohérent, mêlant universités, laboratoires de recherche, industrie pharmaceutique et réseau hospitalier public. Ce modèle, fondé sur une logique de filière complète – de la recherche fondamentale jusqu’à la mise sur le marché, est aujourd’hui incarné par le groupe public BioCubaFarma, véritable colonne vertébrale de la biotech cubaine.
Résultat : le pays produit ses propres vaccins, médicaments biologiques, traitements contre certains cancers et solutions thérapeutiques contre le diabète, en grande partie sans dépendre des multinationales pharmaceutiques occidentales.
Cette autonomie n’est pas seulement une fierté nationale. C’est une nécessité stratégique dans un pays où l’accès aux importations reste structurellement contraint.
Des succès reconnus à l’échelle mondiale
La pandémie de Covid-19 a mis en lumière cette capacité de manière spectaculaire : alors que de nombreux pays à revenus intermédiaires dépendaient des dons ou des achats de vaccins étrangers, Cuba a développé plusieurs vaccins nationaux – dont Abdala et Soberana – et immunisé plus de 90 % de sa population avec des doses entièrement produites localement. Une performance saluée par plusieurs organisations internationales de santé.
Mais les succès cubains sont antérieurs à la pandémie. L’île est reconnue de longue date pour son vaccin contre la méningite B, développé dès les années 1980 alors que la maladie frappait durement la population. Elle a également mis au point Heberprot-P, un traitement innovant contre les ulcères du pied diabétique qui permet, dans de nombreux cas, d’éviter l’amputation, une avancée particulièrement précieuse dans les pays où le diabète est endémique.
Autre exemple emblématique : CIMAvax-EGF, un vaccin thérapeutique ciblant certains cancers du poumon, qui a suscité l’intérêt de chercheurs américains eux-mêmes, au point que des accords de recherche ont été envisagés malgré les tensions politiques entre les deux pays.
Une coopération internationale qui s’étoffe
Loin de l’isolement que l’on pourrait imaginer, Cuba multiplie les partenariats scientifiques et pharmaceutiques, en jouant habilement de sa réputation dans les pays du Sud comme levier diplomatique.
En 2025, l’Union européenne a lancé le programme « BIOTEC Cuba », doté de 8,5 millions d’euros, associant le PNUD, BioCubaFarma et l’Université de La Havane pour renforcer la recherche biomédicale, les capacités réglementaires et l’innovation de l’île. Un signal fort de la part de Bruxelles, qui entend maintenir un canal de dialogue scientifique avec La Havane indépendamment des considérations géopolitiques.
Des accords de coopération existent par ailleurs avec la Russie, le Vietnam, l’Inde ou le Bélarus, pays avec lesquels Cuba partage à la fois des proximités idéologiques et des intérêts bien compris en matière de souveraineté pharmaceutique.
En février 2026, La Havane et Hanoï ont ainsi officialisé un accord de transfert de technologie pour la production locale du vaccin cubain contre la méningite BC, une illustration concrète de la manière dont Cuba exporte non seulement des produits, mais aussi du savoir-faire.
Un secteur vital pour l’économie du pays
Dans un pays étranglé par les sanctions américaines, les coupures d’électricité qui peuvent durer plusieurs heures par jour, le manque chronique de devises et une inflation galopante, la biotechnologie s’impose comme l’un des rares secteurs capables de générer des exportations à forte valeur ajoutée et d’alimenter des rentrées en devises étrangères.
Les autorités cubaines misent donc résolument sur la propriété intellectuelle, les transferts de technologies et les recettes issues des exportations pharmaceutiques pour maintenir à flot une économie sous pression croissante. La biotech n’est pas seulement un secteur d’excellence : c’est un instrument de survie économique et de rayonnement diplomatique, dans un contexte où les marges de manœuvre du gouvernement sont de plus en plus étroites.
Un modèle singulier, source d’inspiration pour le Sud global
Le paradoxe cubain continue de fasciner les observateurs : avec des moyens financiers très limités, sous blocus depuis plus de six décennies et privée d’accès aux grands marchés occidentaux, l’île a su construire une industrie scientifique de niveau international dans plusieurs domaines de pointe.
Ce modèle fondé sur la centralisation des ressources, l’investissement public soutenu, une formation scientifique exigeante dès le secondaire et une intégration étroite entre recherche et système de santé; est regardé par de nombreux pays du sud comme une voie alternative crédible vers la souveraineté sanitaire.
Dans un monde où la dépendance aux grandes puissances pharmaceutiques a été brutalement mise en évidence par la pandémie, l’expérience cubaine résonne différemment. Elle pose une question que beaucoup de gouvernements commencent à se poser sérieusement : est-il possible de construire une capacité scientifique nationale robuste en dehors des sentiers battus par les grands pôles industriels occidentaux ? Cuba, à sa manière imparfaite et contrainte, apporte un début de réponse.
