La Grande Caraïbe expliquée, analysée et racontée autrement

Un rapport du Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema), publié en avril 2026 à la demande du ministère de la Transition écologique, dresse le premier état des lieux complet de la construction biosourcée et géosourcée dans cinq territoires ultramarins : la Guyane, la Guadeloupe, la Martinique, La Réunion et Mayotte.
Intitulé « Construction biosourcée et géosourcée en Outre-mer, état des lieux et enseignements », ce document de 125 pages a été commandé par la Direction générale de l’aménagement, du logement et de la nature (DGALN/DHUP). Il s’appuie sur une bibliographie fournie, sur une quarantaine d’entretiens menés entre septembre et décembre 2025 auprès d’agences publiques, de bailleurs sociaux, d’architectes, de laboratoires et d’industriels, ainsi que sur un questionnaire diffusé en ligne.
Ses auteures, Virginie Cordier, Céline Lemasson, Pilar Lesage et Marianne Villey, y décrivent un paradoxe qui traverse toute la Grande Caraïbe française : des ressources locales abondantes, et des chantiers qui continuent d’importer.
Une échéance réglementaire à 4 ans
Le rapport s’inscrit dans un calendrier précis. À compter du 1er janvier 2030, l’article L.228-4 du code de l’environnement imposera le recours à des matériaux biosourcés ou bas-carbone dans au moins 25 % des constructions neuves et des rénovations lourdes relevant de la commande publique. Cette obligation s’appliquera aux territoires ultramarins.
Or, ces territoires ne sont pas régis par la Réglementation Environnementale (RE) 2020, mais par la Réglementation thermique, acoustique et aération des départements d’Outre-mer (RTAA DOM). Cette réglementation ne comporte aucune obligation de réduction des émissions carbone. Elle se limite à des critères de confort thermique, de facteurs solaires et de production d’énergie renouvelable. Autrement dit, le principal avantage comparatif des matériaux biosourcés, le stockage de carbone biogénique, ne trouve aujourd’hui aucune traduction réglementaire incitative dans ces territoires.
Le label d’État « bâtiment biosourcé », révisé en 2024, s’appuie quant à lui sur l’indicateur Stock C de la RE 2020, non applicable en Outre-mer. Les matériaux locaux, bois, bambou, bagasse, ne disposent pas de données environnementales normalisées. Conséquence directe pointée par le Cerema : seuls les matériaux importés de l’Hexagone pourraient être comptabilisés pour atteindre les seuils du label, ce qui renforcerait mécaniquement la dépendance aux importations que la mesure était censée réduire.
Guadeloupe : des gisements identifiés, presque aucune filière
La Guadeloupe coche toutes les cases de l’inventaire.
- La canne à sucre y occupe environ 12 000 hectares, soit près d’un tiers de la surface agricole utile selon les données Agreste 2015.
- La banane suit avec 2 500 hectares.
- Le gisement de bambou est estimé à 4 000 tonnes par an.
Le territoire dispose de terre crue en abondance, de pierre volcanique, de tuf de Grande-Terre, de sargasses et de fibres de coco.
Le passage de la ressource au matériau reste toutefois bloqué. La bagasse, résidu du broyage de la canne, est captée à 90 % par l’usine sucrière Gardel pour produire électricité et chaleur. Le conflit d’usage avec l’énergie est décrit par le rapport comme « quasi rédhibitoire » pour un débouché en isolation.
Le bois local illustre le même verrou. Faute de scieries et de chaîne de traitement structurées, le bois abattu après les tempêtes et les cyclones « finit par pourrir sur place ». Un acteur, la société Ti Bwa La, monte en puissance à l’échelle de 500 m³ de grumes par an, avec un projet à 2 000 ou 2 500 m³. Le coût reste dissuasif : selon les acteurs interrogés, le bois local coûte trois à quatre fois plus cher que le bois importé.
Le rapport souligne une observation plus large encore. En Guadeloupe, les produits bio et géosourcés issus d’autres pays ne sont pas davantage implantés que les produits locaux. Cette « double carence » indique que le blocage dépasse la seule question industrielle et touche aux représentations, aux pratiques professionnelles et aux cadres normatifs.
Un chiffre résume l’ampleur du levier disponible : selon la DEAL, 80 % du marché de la construction guadeloupéen se fait avec subvention. Le Cerema estime qu’une conditionnalité, même partielle, des aides publiques aurait un effet d’entraînement « conséquent et quasi-immédiat sur 80 % du marché ».
Martinique : un industriel de la bagasse, et quatre prototypes restés sur le papier
La Martinique offre le cas le plus abouti de l’arc antillais avec la société Emerwall, qui fabrique à Ducos un isolant thermique composé à 90 % de bagasse de canne à sucre. L’entreprise récupère entre 5 000 et 10 000 tonnes de bagasse par an auprès des distilleries de rhum, qui la considéraient jusque-là comme un déchet. Après deux ans de recherche et développement, un atelier pilote produit 1 500 m² par mois, avec un projet d’usine visant 30 000 m² par mois.
La campagne d’essais a été menée à 28 °C et 80 % d’humidité relative, conditions représentatives de l’usage ultramarin, dans quatre laboratoires accrédités de l’Hexagone : LNE, FCBA, Efectis via Ginger CEBTP et CSTB. Cette multiplicité illustre le coût du processus de caractérisation. Elle explique aussi le prix : entre 16 et 20 euros le mètre carré en phase pilote, soit 2 à 2,5 fois le prix des isolants biosourcés importés et 4 à 5 fois celui de la laine minérale locale.
À l’autre extrémité du spectre, le programme de relogement du Prêcheur documente un échec instructif. Cette commune située au pied de la Montagne Pelée, exposée aux lahars, à l’érosion marine et aux inondations, devait accueillir quatre prototypes de logements expérimentaux : structure bambou et isolation en bagasse, gabions de pierres volcaniques issues de la Rivière Blanche, ossature bois tropical et briques de terre crue, bois d’angélique et cloisons en bagasse. Cinq à six ans plus tard, et malgré les investissements engagés, aucun n’a vu le jour. Sécurité incendie, réserves du CSTB sur les gabions en fondation en zone sismique 5, justificatifs techniques hors budget, désengagement politique et administratif : chaque prototype a buté sur un obstacle différent.
Le rapport relève par ailleurs un frein d’une autre nature. En Martinique, la terre crue, et particulièrement le pisé, « évoque un passif un peu compliqué : c’était le matériau principal des cases des esclaves ». Cette dimension mémorielle pèse sur l’acceptabilité sociale, même si les auteures précisent que ce point mériterait une enquête sociologique approfondie, certains acteurs le contestant.
Guyane : 96 % de forêt, une dizaine d’essences normées
Le contraste guyanais est saisissant. La forêt couvre 8 millions d’hectares, soit 96 % du territoire, sous gestion ONF et certification PEFC. Elle abrite près de 1 800 espèces d’arbres. Sur les 31 000 m³ de bois d’œuvre produits chaque année, 22 000 m³ sont destinés à la charpente. La latérite, ressource géosourcée principale, présente une capacité d’exploitation supérieure à 1 170 000 tonnes par an à l’échelle du territoire.
Face à cette abondance, une dizaine d’essences seulement sont aujourd’hui normées pour un usage structurel. Le rapport qualifie cette situation de « paradoxe normatif ». Une dynamique est néanmoins engagée : en 2022, plus de 70 % du volume vendu par l’ONF concernait dix essences, contre six en 2021 et trois auparavant.
La comparaison des coûts au mètre carré posé, établie par AQUAA et le Parc naturel régional de Guyane, chiffre l’écart réel entre solutions :
- Parpaing creux enduit : 100 à 120 € / m²
- Brique de terre stabilisée (BTCS) : 120 à 150 € / m²
- Mur à ossature bois : 160 à 250 € / m²
Ce surcoût s’explique en partie par les rendements matière des scieries locales, de l’ordre de 30 à 40 %, et par l’absence de filière de seconde transformation qui laisse les coproduits sans débouché. Les architectes rencontrés nuancent toutefois : le bois n’est pas systématiquement plus cher lorsqu’il se substitue structurellement au béton dans une conception adaptée. Le surcoût apparaît surtout quand il vient se doubler d’un ouvrage conventionnel.
L’enjeu démographique donne à ces arbitrages une portée particulière. La Guyane devra construire entre 4 400 et 5 200 logements par an pour répondre aux besoins d’ici 2040. Le secteur, majoritairement composé de logement social soumis à des plafonds stricts d’investissement au mètre carré, se tourne mécaniquement vers le moins cher à l’achat. À cela s’ajoute une fragilité financière aggravée par des délais de paiement sur marchés publics pouvant atteindre un à trois ans, qui ont conduit à la fermeture récente de plusieurs entreprises de charpente.
Un contre-exemple montre que le levier financier fonctionne. La société La Brique de Guyane voit sa brique de terre comprimée subventionnée par EDF à hauteur de 15 euros le mètre carré, ce qui réduit son prix de vente d’environ 30 %.
Mayotte, contre-modèle involontaire
Le rapport désigne un territoire qui a réussi là où les Antilles échouent.
À Mayotte, la filière du bloc de terre comprimée est la seule filière biosourcée ou géosourcée véritablement structurée et opérationnelle de l’océan Indien. Cinq fabricants sont actifs, certaines lignes atteignant 1 500 briques par jour. Entre 1980 et 2000, ce matériau a permis l’édification de près de 20 000 logements et 2 000 équipements publics.
La séquence qui a sécurisé cette filière est identifiable : une ATEx de cas a obtenue en 2018, au terme d’une dizaine d’années de travaux et pour un investissement de près de 100 000 euros, puis des règles professionnelles validées en juillet 2022, qui garantissent l’assurabilité décennale. La commande publique a fait le reste : la Société immobilière de Mayotte impose un minimum de 20 % de BTC dans ses opérations. Le tarif s’est stabilisé entre 220 et 250 euros le mètre carré fourni-posé enduit fini, contre 180 à 200 euros pour le parpaing, soit un écart de 20 à 25 % que l’association Art.Terre juge compensé dès lors que l’on raisonne en coût global de la paroi.
Le vrai sujet n’est pas le prix, c’est l’absence de données sur le prix
C’est peut-être l’apport le plus contre-intuitif de l’étude. Les acteurs interrogés réclament unanimement la création d’un observatoire des coûts adapté aux réalités ultramarines. Les indices officiels de l’INSEE, de l’IEDOM ou des CER BTP sont jugés déconnectés du terrain : à La Réunion, certains acteurs constatent un décalage entre des augmentations officielles annoncées à +0,4 % et une inflation réellement subie sur les chantiers de +20 %. Les écarts entre appels d’offres peuvent atteindre 50 % selon la conjoncture.
Le CAUE de Guadeloupe formule le problème : sans références économiques documentées, il devient difficile de convaincre les maîtres d’ouvrage de la viabilité des solutions biosourcées. L’absence de données constitue elle-même un frein méthodologique, et alimente le préjugé d’une supposée cherté excessive.
Le questionnaire diffusé par le Cerema confirme le diagnostic. Interrogés sur les freins à l’émergence des filières, 87,5 % des répondants citent une maîtrise d’ouvrage non sensibilisée qui ne commande pas ce type de matériau, et 75 % l’absence de structuration de filière. À la question de savoir si la maîtrise d’ouvrage est aujourd’hui sensible aux matériaux bio et géosourcés, 87,5 % répondent non.
5 conditions pour sortir de l’expérimentation
Le rapport identifie 5 conditions cumulatives pour rendre ces matériaux économiquement viables en Outre-mer :
- réduire les coûts de normalisation et d’assurabilité, notamment par des fonds d’aide collective mutualisant les ATEx entre entreprises
- former la commande publique en vue de l’échéance de 2030
- comprendre la formation des prix via des observatoires régionaux financés auprès des CERC locales
- aider les initiatives d’industrialisation et de préfabrication
- intégrer une approche en coût global plutôt qu’un seul prix d’achat.
Les auteures insistent également sur un point qui dépasse le cadre national. La coopération régionale et la mutualisation « par bassin » apparaissent comme une condition d’échelle.
Le programme OMBREE, dans sa phase 2026-2029, propose d’identifier bassin par bassin les laboratoires capables d’obtenir une équivalence COFRAC, de créer un réseau d’essais de proximité et de faciliter la collaboration avec des laboratoires étrangers, brésiliens, canadiens ou vénézuéliens.
La brique de terre fabriquée en Guyane pourrait être employée aux Antilles, sous réserve de conformité aux réglementations sismique et cyclonique. Un symposium organisé en 2023 par l’Ordre des architectes de Guadeloupe avait réuni la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et le Bénin, sans que les suites envisagées aboutissent.
Une lecture qui déborde la question climatique
La conclusion du Cerema prend soin d’élargir le cadre. « Il serait vain de ne considérer ces filières que sous l’angle du bilan carbone », écrivent les auteures. Le développement de filières locales renforce l’autonomie territoriale face aux aléas du transport et aux fluctuations des prix internationaux, crée des emplois non délocalisables, stimule l’économie circulaire et améliore la résilience face aux ruptures d’approvisionnement.
L’argument prend un relief particulier dans des territoires où le confort thermique repose massivement sur la climatisation. Le rapport relève à ce sujet une observation formulée par des acteurs martiniquais : plutôt que de questionner l’inadaptation du béton au climat tropical, on en compense les défauts par une surconsommation électrique. Cette « béquille technologique » perpétue un modèle constructif inadapté tout en générant des coûts énergétiques récurrents et une dépendance accrue aux importations d’énergie.
Reste la difficulté centrale, formulée par un acteur guadeloupéen et reprise par le rapport comme un constat général : une accumulation de diagnostics qui ne parvient pas à se transformer en dynamique de changement concret.



