La Grande Caraïbe expliquée, analysée et racontée autrement

En février 2025, le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) a publié la synthèse de sa feuille de route Outre-mer 2024-2028.
12 pages, 2 cartes, une poignée de chiffres et 5 ambitions. Une première : jamais, dans son histoire, l’établissement public français de recherche agronomique tropicale n’avait formalisé une stratégie dédiée à ses territoires ultramarins.
Pour la Grande Caraïbe, où le Cirad est implanté depuis des décennies en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane, le document mérite d’être lu. Il dit ce que la recherche française compte financer, mesurer et défendre dans la région pour les 4 années à venir.
La carte des moyens : une géographie très inégale
En additionnant les effectifs publiés territoire par territoire, le dispositif ultramarin du Cirad mobilise 357 personnes.
La Réunion domine largement avec 180 personnes, 15 unités de recherche, 44 hectares de concessions et 14 000 m² de bâti. L’île concentre les équipements les plus lourds : laboratoires P2 et P3 pour le végétal, plateforme de phénotypage haut débit, pôle agroalimentaire et halle agroalimentaire, plateforme d’analyse sols-plantes-matières organiques, Centre de ressources biologiques Vatel, sans oublier la plateforme régionale de coopération PRéRAD-OI.
Face à cet ensemble, la zone Antilles-Guyane pèse 172 personnes réparties sur trois territoires.
- Guadeloupe : 95 personnes, 9 unités de recherche, 48 hectares en propriété, 3 700 m² de serre et 6 300 m² de bâti, avec deux Centres de ressources biologiques (Plantes tropicales et Maladies vectorielles), des laboratoires P2 et P3 d’épidémiosurveillance et le dispositif en partenariat CaribVET.
- Martinique : 47 personnes, 5 unités, 24 hectares de concessions, 3 000 m² de serres et 2 500 m² de bâti, avec le CRB Plantes tropicales dédié à l’ananas, une plateforme d’écologie chimique et l’observatoire des pollutions Opale.
- Guyane : 30 personnes seulement et 6 unités, l’emprise foncière la plus vaste : 5 000 hectares de concessions entre forêt naturelle et zones exploitées, un réseau de 110 hectares de placettes forestières, des tours à flux pour le suivi du carbone et un laboratoire des sciences du bois.
Le reste du dispositif tient en quelques lignes. Mayotte : 3 personnes, 1 unité de recherche, 580 m² de concession et 200 m² de bâti. La Nouvelle-Calédonie : 2 personnes, 2 unités. La Polynésie française et Wallis-et-Futuna ne bénéficient que de missions d’expertise. Le document assume d’ailleurs ce déséquilibre en indiquant que les activités conduites dans le Pacifique « feront l’objet d’une réflexion spécifique prochaine ».
Ces chiffres méritent d’être rapportés à l’ensemble du Cirad, qui emploie 1 750 salariés dont 1 200 scientifiques, opère dans une cinquantaine de pays et s’appuie sur un réseau mondial de 200 partenaires. Les Outre-mer représentent donc environ un cinquième des effectifs de l’établissement.
3 priorités scientifiques pour la zone caribéenne
Magalie Jannoyer, directrice régionale Antilles, Guyane et zone Caraïbe, hiérarchise clairement les chantiers. En premier lieu, des transitions agroécologiques associées à une approche « One Health » à l’échelle du territoire et de la région, justifiée par le fait que « les Caraïbes et les territoires amazoniens sont confrontés à des émergences rapides de maladies ».
Le dispositif CaribVET structure déjà l’épidémiosurveillance régionale. La filière manioc en Guyane sert de cas d’école : face à l’émergence d’une maladie, une grappe de projets nommés Sanimaniac, Sage et Decode vise à fournir du matériel végétal sain et à former au suivi sanitaire des parcelles.
Deuxième priorité, des systèmes alimentaires plus durables, avec une alimentation « diversifiée, relocalisée, et une assiette végétale ». Le levier identifié est la commande publique, capable de « mieux relier, de manière formalisée, production et consommation ».
Le projet Fewos, construit avec la Collectivité territoriale de Martinique, incarne cette ambition, tout comme le test de la restauration scolaire en Martinique comme levier structurant pour les filières locales de fruits, légumes, racines et tubercules.
Troisième priorité, la résilience des systèmes agricoles au changement climatique. Le Cirad anime trois Centres de ressources biologiques dans la zone caraïbe qui conservent « des espèces parmi lesquelles se trouvent les variétés de demain », et accompagne la structuration de filières économiques innovantes comme le cacao et la cosmétopée.
Le carbone, la forêt et le chlordécone
Plusieurs engagements précis figurent au chapitre de l’adaptation climatique et de la biodiversité. Pour les Antilles-Guyane, le document mentionne :
- la conception d’élevages bovins séquestrant du carbone en Guyane et en Amazonie
- la séquestration du carbone dans les forêts et les sols tropicaux
- le développement de produits biosourcés issus de la forêt guyanaise (biomatériaux, molécules actives)
- la conception de systèmes agrosylvopastoraux résilients.
Deux engagements sortent du registre scientifique pour toucher au politique :
- la contribution à l’observatoire Opale et au plan national Chlordécone en Martinique
- le rayonnement international du site de Paracou en Guyane.
S’y ajoute une contribution annoncée à la COP 30 en partenariat avec la Collectivité de Guyane, ainsi que la poursuite du programme 4 pour 1000 en Outre-mer et la relance des coopérations entre la Guyane et les autres pays amazoniens.
Ce que disent les élus
La synthèse donne la parole à plusieurs responsables ultramarins, et leurs formulations valent d’être notées.
- Patrick Dollin, président de la Commission économie verte de la Région Guadeloupe, plaide pour « revenir à une agriculture territoriale, sur de petites surfaces, pour nourrir notre population avec des cultures maraîchères et vivrières, peu gourmandes en eau ».
- Roger Aron, vice-président chargé de l’Agriculture, de la pêche et de la souveraineté alimentaire de la Collectivité territoriale de Guyane, pose la question frontalement : « Comment va-t-on s’adapter ? C’est là que nous avons besoin de la recherche scientifique. »
- Nicaise Monrose, conseiller exécutif de la Collectivité territoriale de Martinique, rappelle que « l’une de nos priorités est la stratégie d’autonomie alimentaire par l’agroécologie, votée par la CTM ».
Côté ministériel, Louise Burdloff, du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, décrit le Cirad comme « une clé de voûte de la diplomatie scientifique à rayonnement régional, notamment en Indo-Pacifique ». La formule situe l’enjeu : l’implantation caribéenne du Cirad est aussi un instrument d’influence.
Les partenariats comme colonne vertébrale
La deuxième des 5 ambitions porte sur la consolidation des partenariats. Le Cirad s’appuie sur ses dispositifs de recherche et de formation en partenariat, développés depuis 2009, et sur les Réseaux d’innovation et de transfert agricole (Rita), qui mobilisent plus de 150 structures.
L’établissement annonce vouloir intégrer davantage ses stations ultramarines dans les réseaux européens et internationaux, formaliser des accords-cadres avec les collectivités des Antilles et de la Guyane, et plaider pour les infrastructures ultramarines auprès des ministères et de l’Union européenne.
Les 3 autres ambitions complètent le tableau :
- renforcer les systèmes d’innovation ultramarins
- développer des outils d’aide à la décision
- promouvoir des dispositifs de coopération scientifique. Sur ce dernier point, deux investissements concrets sont annoncés : des halles agroalimentaires en Guadeloupe et à La Réunion, la seconde étant explicitement située à Saint-Pierre, où doit également naître un agrocampus dans les domaines de l’environnement et de l’agroalimentaire.
Le point aveugle : les moyens
La synthèse ne comporte aucun montant, aucune enveloppe budgétaire, aucun calendrier financier. Cette absence n’est pas anodine pour un document présenté comme opérationnel et assorti « d’indicateurs et de livrables ».
Jean-Marc Thévenin l’admet lui-même avec une franchise notable : « Son effectivité dépendra bien sûr des moyens qui seront alloués, via des projets, et aussi en interne, de la mobilisation des ressources humaines nécessaires. »
Autrement dit, la feuille de route fixe un cap sans garantir le carburant. Pour les acteurs caribéens qui attendent des résultats sur le manioc guyanais, la restauration scolaire martiniquaise ou l’épidémiosurveillance régionale, c’est le principal élément à surveiller d’ici 2028.
La seconde inconnue tient à la géographie interne du dispositif : avec 180 personnes à La Réunion contre 172 pour l’ensemble Antilles-Guyane et 3 à Mayotte, l’équilibre entre les bassins océaniques restera un sujet de négociation permanent.



