Guadeloupe : la carte bancaire gagne du terrain, les billets restent

Dans une note thématique publiée en septembre 2026, l’Institut d’émission des départements d’outre-mer (IEDOM) analyse la manière dont les Guadeloupéens paient leurs achats.

L’étude, intitulée « La Guadeloupe face à la mutation des moyens de paiement », s’appuie notamment sur l’enquête SPACE-AG, qu’elle croise avec les données de l’Institut sur les cartes, les terminaux et l’émission de billets.

La carte bancaire est devenue le réflexe dominant. Les espèces, toutefois, conservent une place solide dans l’économie de l’île.

Plus d’un Guadeloupéen sur deux préfère désormais payer sans espèces

53 % des Guadeloupéens déclarent préférer les alternatives aux espèces pour leurs achats en magasin. 24 % restent fidèles aux espèces, et 23 % n’expriment aucune préférence. Ce sont les chiffres de l’enquête SPACE-AG, réalisée auprès d’un échantillon représentatif de 600 personnes âgées de plus de 18 ans entre le 6 novembre et le 9 décembre 2023.

La Martinique (53 %) et la Guyane (54 %) affichent des résultats très proches. Pour l’IEDOM, cette convergence traduit une transformation structurelle des comportements de paiement dans les territoires ultramarins. L’Hexagone reste néanmoins en avance, avec 64 % de préférence pour les paiements scripturaux en 2022.

Parmi ces alternatives, la carte bancaire domine nettement. En Guadeloupe, plus de 90 % des répondants la citent, loin devant les chèques et les paiements mobiles. En Martinique et en Guyane, plus des trois quarts des répondants la plébiscitent.

Les ressorts d’une bascule

L’IEDOM attribue cette évolution à plusieurs mutations du secteur bancaire. L’essor d’internet et la dématérialisation des services ont d’abord facilité la gestion à distance des comptes. La modernisation de la carte a ensuite joué un rôle déterminant, en particulier la généralisation du sans contact. La crise sanitaire du Covid-19 a accéléré cette pratique, et le plafond de paiement est passé de 30 € à 50 € en 2020.

La sécurité compte aussi. Selon le dernier rapport de l’Observatoire de la sécurité des moyens de paiement, la carte bancaire enregistre au niveau national, et pour la troisième année consécutive, un taux de fraude historiquement bas en 2024 : 53 euros de fraude pour 100 000 euros de paiements. Cette amélioration tient notamment au recul de la fraude sur les paiements digitaux, qu’il s’agisse du mobile ou du e-commerce.

Les usages sur téléphone mobile restaient marginaux en 2023. Leur développement devrait toutefois se poursuivre. L’IEDOM y voit davantage une transformation des supports qu’une rupture, puisque la carte demeure le socle des transactions.

Demain, la carte d’abord, les espèces ensuite

Interrogés sur leurs intentions pour les mois et années à venir, 51 % des Guadeloupéens veulent continuer à privilégier la carte bancaire.

Les espèces conservent une place importante : 32 % des répondants souhaitent en maintenir l’usage. Loin derrière viennent les téléphones mobiles (7 %), les virements (4 %), les chèques (3 %) et les autres moyens (2 %), parmi lesquels figurent les monnaies numériques.

4 421 € de billets par habitant : l’attachement persistant aux espèces

Les billets résistent. Fin 2025, l’émission nette cumulée de billets en euros atteint 4 421 € par habitant, contre 2 645 € en 2015. Ces données incluent Saint-Martin et Saint-Barthélemy.

Après une baisse entre 2020 et 2023, l’émission nette a poursuivi sa reprise en 2025, avec 1,7 million de billets supplémentaires, soit 56 millions d’euros.

L’IEDOM avance plusieurs explications.

  • La population de l’île est plus âgée et ses revenus sont en moyenne plus faibles, deux caractéristiques qui peuvent favoriser l’usage des espèces.
  • S’y ajoute une économie informelle, difficile à mesurer et traditionnellement tournée vers les paiements en liquide.
  • Enfin, une part des billets est thésaurisée par les acteurs économiques, par préférence pour la liquidité, par méfiance envers les institutions financières ou en raison d’un contexte économique incertain.

Un parc de cartes en hausse de 85 % en vingt ans

En Guadeloupe et dans les Îles du Nord, le nombre de cartes a bondi de 85 % en 20 ans, alors que la population diminue de 0,2 % par an en moyenne. La croissance a été très soutenue entre 2004 et 2014, avec 4,6 % par an en moyenne, puis plus modérée depuis 2015, autour de 2,9 % par an.

En 2025, 724 333 cartes sont en circulation. 67 % sont des cartes de paiement, les 33 % restants étant des cartes de retrait.

Les paiements progressent au même rythme. En 2025, le nombre de transactions par carte augmente de 9,4 % (après 7,7 % en 2024), et les montants réglés de 10,3 % (après 4,0 % un an plus tôt). Le montant moyen d’une transaction reste stable, passant de 56,1 € à 56,6 €. L’IEDOM relie en partie cette dynamique au sans contact pour les petits montants, qui remplace progressivement les espèces.

Rapidité et simplicité séduisent près de la moitié des personnes interrogées. Un répondant sur 5 souligne en outre que la carte facilite le suivi des dépenses, consultables sur les applications mobiles, sur un portail de banque à distance ou en agence.

Née dans les années 1960, puis transformée dans les années 1970 par la carte à puce du Français Roland Moreno, la carte continue d’évoluer : carte biométrique avec authentification par empreinte digitale, y compris au-delà du plafond habituel, et cryptogramme dynamique contre la fraude aux achats en ligne.

La Guadeloupe, deuxième territoire ultramarin le mieux équipé

L’équipement bancaire de l’île figure dans la fourchette haute des départements et territoires d’outre-mer. La Guadeloupe se classe deuxième pour le nombre de cartes par habitant, derrière la Martinique.

Les infrastructures suivent. En 2025, l’île compte 12 278 terminaux de paiement électronique, soit une hausse de 30,6 % en un an, selon les déclarations de certaines banques de la place. La diversification des offres, notamment à destination des petits commerçants, a conduit de nombreux professionnels à assouplir, voire à supprimer, les montants minimums d’achat qu’ils imposaient auparavant.

Paiement fractionné : une facilité sous surveillance

La carte sert aussi de support au paiement fractionné, ou « Buy Now Pay Later » (BNPL). Le principe : régler un achat en plusieurs versements, souvent trois ou quatre, sans recourir à un crédit à la consommation classique. Selon une étude Kantar pour FLOA, 66 % des Français et 68 % des Européens interrogés déclarent y recourir en 2024, un niveau stable sur un an.

Le dispositif soutient la consommation et le panier moyen. Cependant, l’IEDOM met en garde : le cumul de paiements fractionnés mal anticipés peut mener à une impasse budgétaire, car le faible montant de chaque échéance masque la charge globale. La carte à débit différé présente un risque comparable, avec une accumulation de dépenses difficile à absorber en fin de mois. La Commission européenne envisage d’intégrer les paiements fractionnés de trois mois ou moins dans la future directive sur le crédit à la consommation, courant 2026.

Virement instantané, Wero et euro numérique : la nouvelle donne européenne

Les virements se modernisent eux aussi. Le virement instantané représente désormais près de 10 % des virements au niveau national et a progressé de 62 % entre 2023 et 2024.

Wero, qui a remplacé Paylib fin 2024, en est l’illustration. Cette solution européenne, développée par le consortium European Payments Initiative, permet d’envoyer, de recevoir ou de demander de l’argent instantanément, sans frais et sans IBAN, à partir d’un numéro de téléphone ou d’une adresse électronique.

À plus long terme, la Banque centrale européenne étudie la création d’un euro numérique, conçu comme l’équivalent électronique des billets et des pièces, et comme leur complément. Gratuit, il aurait la même valeur que la monnaie fiduciaire et pourrait fonctionner sans connexion internet, en magasin, en ligne ou entre particuliers. La BCE promet la protection de la vie privée : elle n’aurait accès ni aux données personnelles ni aux achats. Contrairement aux crypto-actifs, dépourvus d’autorité centrale et très volatils, il viserait un haut niveau de sécurité et de stabilité. Son déploiement repose sur trois priorités fixées par l’Eurosystème : la conception technique, l’implication des acteurs du marché et un cadre législatif adapté.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.