« Ruptures et opportunités » : la feuille de route de la CEPALC pour que la Caraïbe tire son épingle du jeu mondial

La Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC) a publié en juillet 2026 le rapport Ruptures and opportunities: proposals for Latin America and the Caribbean to thrive in the new geopolitical era.

Ce document de 376 pages est l’œuvre d’une commission indépendante sur la géopolitique, la mondialisation et le développement, réunie fin 2024 par le secrétaire exécutif de la CEPALC, José Manuel Salazar-Xirinachs. Elle est coprésidée par deux anciens chefs d’État, la Chilienne Michelle Bachelet et le Colombien Iván Duque. Parmi ses membres figurent la Première ministre de la Barbade, Mia Mottley, et l’économiste trinidadien Keith Nurse.

Son message tient en une phrase : la région ne contrôle pas les bouleversements du monde, elle dispose néanmoins d’atouts pour en tirer parti, à condition de se doter de stratégies claires.

2025, « année des ruptures »

Le rapport part d’un constat. Entre 1990 et 2024, la part du G7 dans le PIB mondial, mesuré en parité de pouvoir d’achat, est passée de 45 % à 30 %. Celle des BRICS a grimpé de 23 % à 42 %, et celle du Sud global de 42 % à 61 %. La Chine, à elle seule, est passée de 4 % à 19 %. Ce basculement économique, lent et progressif, a fini par provoquer des changements géopolitiques brutaux. Pour le secrétaire exécutif de la CEPALC, 2025 restera probablement dans les manuels comme « une année de ruptures ».

La commission en identifie huit.

  • La mondialisation est désormais pensée en termes de sécurité plutôt que d’efficacité économique, et l’interdépendance devient une arme.
  • Le multilatéralisme s’érode.
  • La domination américaine laisse place à une compétition multipolaire, centrée sur la rivalité entre les États-Unis et la Chine.
  • Le « soft power » se recompose, en recul pour Washington et en hausse pour Pékin.
  • Les démocraties reculent et la polarisation progresse.
  • La désinformation, amplifiée par l’intelligence artificielle, fait de l’information un champ de bataille.
  • Les droits des femmes et l’égalité de genre font l’objet d’une remise en cause.

Enfin, le consensus mondial sur le climat s’effondre, l’action climatique passant au second plan derrière les stratégies industrielles et la sécurité énergétique.

À partir de ces ruptures, la commission dessine quatre scénarios pour l’ordre mondial : une reconfiguration multipolaire stable, une fragmentation en sphères d’influence, un découplage extrême entre deux blocs rivaux, ou un renouveau du multilatéralisme porté par les puissances moyennes. Ces scénarios ne s’excluent pas et pourraient coexister, ce qui donnerait naissance à un ordre « hybride et instable ».

Une région prise dans 3 pièges

La CEPALC rappelle que la région part avec des handicaps. Elle est enfermée dans 3 « pièges du développement ».

  • Le premier est une faible capacité de croissance : le PIB régional n’a progressé que de 1,2 % par an en moyenne entre 2016 et 2025.
  • Le deuxième tient à de fortes inégalités, une mobilité sociale réduite et une cohésion fragile.
  • Le troisième relève d’institutions faibles et d’une gouvernance peu efficace.

S’y ajoutent le vieillissement de la population, la polarisation politique, la criminalité organisée et les effets du changement climatique.

Les chiffres de la violence sont particulièrement lourds. Avec 8 % de la population mondiale, la région concentre environ un tiers des homicides de la planète. Le coût économique de la criminalité est estimé à 3,4 % du PIB, soit l’équivalent d’environ quatre cinquièmes des budgets publics d’éducation de la région. La dette publique atteint en moyenne 51 % du PIB, et dans plusieurs pays le paiement des intérêts dépasse désormais l’investissement public.

Des atouts dont le monde a besoin

Le rapport insiste toutefois sur l’autre face de la médaille. La région détient 46 % des réserves mondiales de lithium, 35 % de celles de cuivre, 28 % du graphite et 23 % des terres rares. Elle est la première région exportatrice nette de produits alimentaires au monde. Elle abrite près de la moitié de la biodiversité terrestre de la planète, un tiers de ses ressources en eau douce et plus de 20 % de ses forêts. Les énergies renouvelables y fournissent près de 70 % de l’électricité, contre 30 % à l’échelle mondiale, ce qui en fait le mix électrique le plus propre du monde.

La commission classe ces richesses en 5 catégories d’atouts :

  • les ressources naturelles
  • les capacités productives et humaines
  • la taille du marché régional
  • le poids politique d’une région en paix
  • le « soft power » culturel.

Le marché régional compte plus de 660 millions d’habitants et un PIB cumulé d’environ 6 000 milliards d’euros. Les diasporas jouent aussi un rôle majeur : en 2024, les transferts de fonds des migrants vers la région ont atteint environ 142,8 milliards d’euros.

Ces atouts ne se transforment pas d’eux-mêmes en développement. La commission plaide pour des politiques productives sectorielles capables de faire remonter les pays dans les chaînes de valeur. Elle appelle notamment à transformer les minerais critiques sur place plutôt que de les exporter bruts.

La Caraïbe, une sous-région à part

Le rapport accorde une attention particulière à la Caraïbe, dont il souligne les spécificités. La plupart des pays de la sous-région sont de petits États insulaires, et neuf d’entre eux comptent moins de 500 000 habitants. Cette taille réduite pose des défis d’échelle et de connectivité, au sein de la Caraïbe comme avec l’Amérique latine, les États-Unis et le reste du monde.

Des exportations diversifiées et tournées vers les services. La Caraïbe possède la structure d’exportations la plus diversifiée géographiquement des trois sous-régions. Les États-Unis, l’Union européenne et le marché latino-américain et caribéen absorbent chacun environ un quart de ses exportations, et la part de la Chine reste minime. Les situations varient fortement d’un pays à l’autre : les Bahamas destinent 92 % de leurs exportations de biens aux États-Unis, Haïti 76 %. Dans la plupart des pays, les services représentent en moyenne plus de 70 % des exportations totales. Le Guyana (pétrole), Trinité-et-Tobago (gaz naturel) et le Suriname (or) font exception.

Une forte dépendance alimentaire. La sous-région importe une grande partie de sa nourriture. Hormis le Belize, le Guyana et le Suriname, la plupart des pays sont de petites économies insulaires où le manque de terres et l’exposition aux aléas climatiques limitent la production agricole. Le coût d’une alimentation saine y dépasse de 30 % la moyenne mondiale. La faim y est plus de trois fois plus répandue (17,2 % de la population) qu’en Amérique du Sud (5,2 %) ou qu’en Amérique centrale et au Mexique (5,8 %).

Pour y répondre, la commission recommande d’orienter la commande publique vers l’agriculture familiale et la pêche artisanale, notamment via la restauration scolaire. Elle préconise une libéralisation progressive du commerce alimentaire régional, avec des baisses de droits de douane asymétriques en faveur des plus petits partenaires. Elle appelle aussi à achever le terminal alimentaire construit conjointement par le Guyana et la Barbade, conçu comme une plateforme régionale de stockage et de redistribution.

Le rapport rappelle que l’objectif de la CARICOM de réduire de 25 % les importations alimentaires, initialement fixé à 2025, a été repoussé à 2030.

L’économie bleue au premier plan. Dans les petits États insulaires de la Caraïbe, la mer représente plus de 91 % de la surface totale. Certains pays tirent jusqu’à 50 % de leur PIB du tourisme côtier et marin. La commission les invite à mieux retenir localement les revenus du tourisme et à se diversifier vers un tourisme scientifique, universitaire, éducatif et de volontariat. Ce segment génère des revenus plus élevés et des séjours plus longs. Il reste peu exploité : en 2024, l’Amérique latine ne représentait que 8,1 % de ce marché mondial.

La Caraïbe est aussi en première ligne face à la pollution marine. Les déchets flottants et échoués, principalement plastiques, y sont bien plus abondants que la moyenne mondiale, malgré une population réduite. La commission appelle la région à défendre ensemble un traité contraignant sur le plastique, qui réserve en priorité financements et transferts de technologie aux petits États insulaires. Elle demande aussi une conclusion rapide des négociations de l’Organisation mondiale du commerce sur les subventions à la pêche. L’enjeu est considérable : plus de 2,3 millions de personnes dépendent de la pêche dans la région, et les exportations du secteur dépassent 17,7 milliards d’euros par an.

Des diasporas, un levier stratégique. En 2024, les transferts de fonds des migrants vers la Caraïbe ont atteint environ 16,3 milliards d’euros, soit 9,2 % du PIB de la sous-région. Le rapport voit dans les diasporas caribéennes, « hautement qualifiées et aisées », un réseau de compétences et de contacts d’affaires « parfois négligé ». Il recommande de les mobiliser comme mentors, investisseurs ou passeurs de connaissances.

Climat et numérique, des vulnérabilités à réduire. Les pays caribéens sont particulièrement exposés aux ouragans, aux inondations côtières et à la montée des eaux. Le rapport rappelle que les petits États insulaires émettent pourtant bien moins de gaz à effet de serre par habitant que la moyenne mondiale. Pour le numérique, il recommande de sécuriser les infrastructures face aux risques climatiques, avec des câbles sous-marins redondants, des solutions satellitaires de secours et des énergies renouvelables pour protéger les réseaux lors des événements extrêmes. Côté électricité, la marge de progression reste importante : les renouvelables ne fournissent que 9 % de l’électricité en Jamaïque et 4 % à Cuba, contre 90 % au Brésil.

Une voix qui compte. Le rapport cite l’Initiative de Bridgetown, portée par la Barbade, parmi les contributions qui ont fait de la région une voix de premier plan pour la réforme de l’architecture financière mondiale, notamment sur le financement du climat et du développement.

10 propositions pour agir

La commission résume ses recommandations en 10 propositions, réparties en 3 blocs.

Le premier bloc vise à activer les atouts stratégiques. Il s’agit de saisir le moment, d’utiliser les ressources naturelles comme outil de négociation et d’amplifier les politiques productives. Il faut aussi renforcer l’intégration régionale, alors que le commerce intrarégional ne représente que 14 % des exportations de biens de la région, l’un des taux les plus faibles au monde. Le dernier volet porte sur le capital humain, de la petite enfance à la recherche.

Le deuxième bloc concerne la gouvernance. La commission appelle à renforcer les institutions et la démocratie, à consolider la capacité fiscale des États et à traiter la criminalité organisée comme une priorité de gouvernance régionale, et pas seulement comme un problème de sécurité.

Le troisième bloc porte sur la place de la région dans le monde. La commission prône un « non-alignement actif ». Les pays de la région devraient éviter autant que possible de choisir entre Washington et Pékin, et former des coalitions à géométrie variable selon les sujets, notamment avec les puissances moyennes et les économies émergentes. Elle invite aussi à privilégier la coopération concrète entre pays volontaires plutôt que la création de nouvelles institutions. Elle constate en effet que la recherche de l’unanimité a trop souvent paralysé les initiatives régionales.

Une fenêtre qui ne restera pas ouverte

Le rapport se conclut sur un avertissement. Les États-Unis, la Chine et l’Union européenne déploient déjà des stratégies pour sécuriser l’accès aux ressources de la région et arrimer ses chaînes d’approvisionnement à leurs propres priorités industrielles. « En l’absence d’une stratégie régionale délibérée, le résultat n’est pas la neutralité mais l’acceptation de conditions fixées par d’autres », écrivent les commissaires. Pour eux, la fenêtre d’opportunité actuelle est « rare et limitée dans le temps ».

Michelle Bachelet et Iván Duque concluent sur une note d’espoir : un espoir « ni naïf ni infondé », celui de savoir que l’Amérique latine et la Caraïbe peuvent non seulement survivre, mais prospérer dans les années à venir.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.