Aménager la Guadeloupe : centres-bourgs désertés et terres agricoles en sursis

Le 24 septembre, la Direction de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DEAL) et le Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement (CAUE) de la Guadeloupe ont réuni élus et techniciens autour d’un séminaire intitulé « Piloter l’aménagement de la Guadeloupe : de la contrainte à la vision territoriale ».

Le support de présentation de la journée compte 146 diapositives. Il rassemble des interventions de la Région, de la Communauté d’agglomération du Nord Grande-Terre (CANGT), de la commune de Terre-de-Haut, de l’agence d’urbanisme de Martinique (ADDUAM), de la Ville de Baie-Mahault et du CAUE.

Le document offre un état des lieux rare de la planification guadeloupéenne, de l’échelle régionale jusqu’aux centres-bourgs.

Une planification encore inachevée

Le panorama dressé par la DEAL et le CAUE révèle un chantier en cours à tous les étages. Le Schéma d’aménagement régional (SAR), approuvé par décret le 22 novembre 2011, fait l’objet d’une révision intégrale.

Sur les 6 intercommunalités de l’archipel (Cap Excellence, CANGT, CANBT, CAGSC, CARL, CCMG), un seul schéma de cohérence territoriale (SCoT) est approuvé et un second est arrêté. 3 communes restent soumises au Règlement national d’urbanisme (RNU), faute de plan local d’urbanisme : Terre-de-Haut, Gosier et Grand-Bourg.

Le séminaire met en avant plusieurs leviers :

  • les bilans des PLU pour vérifier l’efficacité réelle des règles
  • le passage au PLU intercommunal (PLUi)
  • la formule du « SCoT valant PLUi », présentée comme un document unique qui relie les grands choix territoriaux à l’instruction des permis de construire.

L’État, le CAUE et la Région proposent un accompagnement sur mesure des 6 intercommunalités.

Le SAR, 5 orientations pour un archipel qui vieillit

La Région Guadeloupe a détaillé sa méthode de révision du SAR. Le diagnostic prospectif de 2025 :

  • décroissance démographique et vieillissement
  • précarités et besoins d’accès aux services
  • exposition accrue aux risques et au changement climatique
  • tensions sur le foncier, les ressources et les mobilités
  • dépendances économiques et productives.

À l’issue d’une concertation associant habitants, socioprofessionnels, EPCI, CESER et CCEE, 5 orientations fondamentales se dégagent pour 2026 :

  • adapter le territoire aux risques et aux effets du changement climatique
  • organiser un territoire des proximités inclusif et solidaire
  • préserver les ressources vitales et l’identité environnementale de l’archipe
  • promouvoir un urbanisme circulaire et sobre
  • refonder une économie productive, résiliente et territorialisée.

La Région reconnaît plusieurs écueils. Il faut concilier la trajectoire de sobriété foncière (ZAN) avec les besoins en logements, faire partager un constat « sensible » sur la baisse de la population et composer avec des SCoT aux niveaux d’avancement très différents.

Pour la mise en œuvre, la collectivité mise sur 2 outils régionaux :

  • Karufoncier, consacré à la connaissance et à la gestion du foncier
  • Karufriche, consacré à l’identification des friches.

Nord Grande-Terre, un SCoT exécutoire après trois ans de travail

La CANGT fait figure de pionnière. Son SCoT, approuvé le 19 février 2026, est devenu exécutoire le 5 mai 2026.

Le territoire regroupe 5 communes (Anse-Bertrand, Le Moule, Morne-à-l’Eau, Petit-Canal, Port-Louis), 56 800 habitants sur 324,6 km² et 163 km de côtes. Il concentre 40 % de la surface agricole utile de la Guadeloupe.

Le calendrier illustre la durée d’une telle démarche :

  • lancement en janvier 2023
  • deux débats sur le projet d’aménagement stratégique en avril et décembre 2024
  • arrêt du SCoT le 24 juillet 2025
  • enquête publique du 18 novembre au 19 décembre 2025.

L’avis favorable de la commission, rendu le 21 janvier 2026, est assorti d’une réserve et de 4 recommandations. Le document vise 5 000 habitants supplémentaires d’ici 2045, 121 logements et 100 emplois par an. Il s’accompagne de 19 fiches actions et prévoit l’élaboration d’un PLUi.

Terre-de-Haut, 10 ans sous le régime national

À l’échelle communale, Terre-de-Haut illustre les difficultés des petites îles. La commune est régie par le RNU depuis le 31 décembre 2015.

  • La délibération prescrivant son PLU date de 2020.
  • Le diagnostic a été livré en mars 2024 et le projet d’aménagement et de développement durables (PADD) en mai 2025.
  • Le zonage et le règlement sont en cours depuis décembre 2025
  • La date d’arrêt du document reste suspendue à un point d’interrogation.

La commune évoque des décalages liés notamment à « la disponibilité limitée du bureau d’études », face à une population dont « les incompréhensions grandissent ». Les premiers scénarios de recul du trait de côte étaient attendus en avril 2026, avec un arbitrage définitif fin juin 2026.

Le modèle martiniquais de l’agence d’urbanisme

Le retour d’expérience martiniquais met en lumière un outil absent en Guadeloupe. Créée en 1977, l’ADDUAM fonctionne sous forme associative et réunit la Collectivité territoriale de Martinique, les 3 EPCI, l’État, des communes et la CCI. Membre d’un réseau d’une cinquantaine d’agences, elle produit une observation foncière fine.

En 2025, elle a recensé en Martinique 17 186 terrains nus, 1 677 terrains bâtis vacants depuis plus de cinq ans, 12 858 terrains bâtis dégradés et 1 494 terrains à la fois dégradés et vacants. L’agence a également délimité 120 zones d’activités économiques, étudié 256 zones à urbaniser des PLU et mesuré la perte de 468 hectares d’espaces naturels, agricoles et forestiers entre 2010 et 2017.

Des centres-bourgs désertés

Le CAUE a consacré une intervention à la « (re)conquête » des centres-bourgs, dont la désertion est qualifiée de « phénomène durable en Guadeloupe ».

Les chiffres cités, issus de la CCI, de l’INSEE et de l’IEDOM, sont éloquents : un taux de vacance des logements de 14,9 %, contre 8,3 % dans l’Hexagone, et 35 085 bâtis vacants, en hausse de 18,9 % en 10 ans.

Côté commerce, le document relève 33 locaux pour 1 000 habitants, 12 417 établissements et un taux de vacance de 11,7 %. L’écoquartier Cœur de Grippon, à Morne-à-l’Eau, sert d’exemple : la résidence Boutin et ses six logements intermédiaires y incarnent le principe de « reconstruire la ville sur elle-même ».

Terres agricoles : protéger ne suffit pas

La séquence sur la souveraineté alimentaire apporte les données les plus frappantes. Entre 2011 et 2025, la Guadeloupe a consommé 2 136 hectares d’espaces naturels, agricoles et forestiers, soit environ 153 hectares par an, dont 85 % pour l’habitat. Le SAR fixe l’objectif de sanctuariser 50 000 hectares de terres au meilleur potentiel agronomique.

Une agrégation exploratoire des 28 PLU publiés sur le Géoportail de l’urbanisme, arrêtée au 16 septembre 2026 et encore provisoire (4communes ne sont pas couvertes), recense environ 54 924 hectares classés en zones agricoles.

Or, la surface agricole utilisée par les exploitations ne dépasse pas 30 622 hectares selon Agreste (données publiées en 2024). Le rapport s’établit donc autour de 56 %.

Le CAUE met toutefois en garde : il s’agit d’un « ordre de grandeur », non d’un taux d’occupation, et les 44 % d’écart « ne peuvent pas être qualifiés automatiquement de terres abandonnées ».

Le message central tient en une phrase du document : « Une terre sanctuarisée mais inaccessible, sans eau, sans exploitant ou sans débouché reste une réserve réglementaire. »

Le cas de Baie-Mahault prolonge l’analyse. La commune compte environ 1 081 hectares classés en zone A, 150 exploitations et 706 hectares de SAU en 2020. Son projet alimentaire territorial Bio’Maho 2 privilégie la consommation durable et la restauration collective.

Le document insiste sur un point : Baie-Mahault n’a pas vocation à devenir le principal bassin de production de l’archipel. Sa centralité lui confère plutôt la responsabilité d’organiser la rencontre entre production guadeloupéenne et consommation.

Le document cite aussi la leçon de Singapour : sur 16 toitures de parkings proposées en 2020 et 2021 pour l’agriculture commerciale, seules sept exploitations fonctionnaient encore en novembre 2025.

Le patrimoine bâti comme ressource

Dernier volet, la réhabilitation du bâti ancien. Le CAUE a présenté sa démarche de Mise en valeur du patrimoine des communes (MVPC), déployée en 5 étapes, de l’identification des unités urbaines jusqu’à l’accompagnement des travaux. Elle a notamment été appliquée à Marie-Galante, à Grand-Bourg, Capesterre et Saint-Louis. La réhabilitation d’une maison bourgeoise abandonnée en centre urbain, reconstruite à l’identique selon les principes de l’architecture créole, illustre l’approche.

Une question de méthode

Au fil des interventions, un fil conducteur se dessine : la contrainte réglementaire, qu’il s’agisse du ZAN, du recul du trait de côte ou de la protection des terres, ne produit d’effets qu’adossée à un projet de territoire partagé, à une ingénierie solide et à des financements identifiés (CRTE pour l’État, PRACI pour la Région, FEDER pour l’Europe).

Le contraste entre la CANGT, dotée d’un SCoT exécutoire, et les communes encore au RNU montre l’ampleur du chemin restant à parcourir.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.