Etude de Synergîles : 9 Guadeloupéens sur 10 voient déjà le climat changer

La Guadeloupe n’a pas de problème de prise de conscience climatique. Elle a un problème de traduction de cette conscience en préparation collective. C’est le constat que dresse la synthèse de l’étude sur la perception du changement climatique en Guadeloupe, publiée en juillet 2025 par Synergîles, le pôle d’innovation de la Guadeloupe, dans le cadre des travaux de l’Observatoire régional de l’énergie et du climat (OREC).

Menée par le groupement Artelia-QualiStat, l’enquête croise données quantitatives et qualitatives, s’appuie sur des sondages Qualistat conduits en 2024 et compare les résultats guadeloupéens aux moyennes hexagonale et européenne. Elle a été réalisée avec le soutien de la Région Guadeloupe, de la DEAL, de l’ADEME, de la SARA, d’EDF, du Sy.MEG et de Météo-France.

Ses résultats dessinent un archipel lucide, inquiet, largement convaincu de la responsabilité humaine, et pourtant moins bien informé de ses propres outils de prévention qu’il ne l’était il y a dix ans.

Une population qui ne doute plus

90 % des Guadeloupéens déclarent avoir déjà perçu des conséquences du changement climatique sur l’archipel, une proportion qui monte à 92 % chez les habitants des zones à risque. 79 % se disent inquiets. 70 % en donnent une définition correcte.

Sur l’origine du phénomène, 68 % désignent les activités humaines : déforestation, agriculture, industrie, transports. 18 % l’attribuent à des phénomènes naturels extrêmes, 14 % au trou dans la couche d’ozone, confusion classique dont la persistance mesure l’espace restant pour la pédagogie scientifique. Le climatoscepticisme franc, lui, reste marginal : 4 % des répondants qualifient le changement climatique de canular.

La perception se nourrit du vécu davantage que du discours. 9 Guadeloupéens sur 10 se rappellent avoir vécu un événement climatique fort, inondation, crue ou forte chaleur. 2 sur 3 affirment que ces événements ont changé leur vision du sujet. Le souvenir se concentre géographiquement : Les Abymes (25 %), Basse-Terre (17 %), Pointe-à-Pitre (13 %) et Capesterre-Belle-Eau (10 %) arrivent en tête des communes où la mémoire de l’événement marque le plus.

L’étude relève également des associations spontanées qui débordent le vocabulaire scientifique : brume de sable, houle, sargasses, saisons décalées, cultures perturbées. Un exemple revient dans les entretiens, celui des mangues en février.

La santé, porte d’entrée du sujet

C’est peut-être la donnée la plus frappante du document. 85 % des Guadeloupéens estiment que le changement climatique a un impact négatif sur la santé humaine. Les habitants citent les virus dans l’air, la déshydratation, les inondations, les gaz émis par les sargasses.

Alors qu’un Français sur 10 imagine encore un bénéfice sanitaire au réchauffement, ils ne sont que 5 % en Guadeloupe. Dans un territoire où la chaleur est déjà une contrainte quotidienne, l’idée d’un climat qui s’améliorerait ne trouve pas preneur.

L’étude aborde par ailleurs frontalement la dimension psychologique. Elle rappelle que l’éco-anxiété touche environ quatre millions de Français de manière forte, et que les femmes, les diplômés, les urbains et les seniors figurent parmi les plus concernés. Ses recommandations placent explicitement le soutien psychologique et la prise en compte de l’éco-anxiété parmi les axes de travail, ce qui reste rare dans un document d’observatoire régional de l’énergie.

Le déménagement, sujet politique le plus explosif du rapport

L’étude cesse d’être un baromètre d’opinion pour devenir un document d’aménagement.

  • 77 % des Guadeloupéens estiment que le risque d’inondation est lié au changement climatique, contre 17 % qui pensent l’inverse.
  • 32 % considèrent que leur propre logement y est exposé.
  • Surtout, 52 % de l’ensemble de la population envisageraient de déménager vers une zone plus sûre pour se protéger, et cette proportion atteint 77 % chez les habitants de zones à risque.

Un habitant de plus de 65 ans sur 3 seulement se dit prêt à partir, alors même que cette classe d’âge affiche le niveau d’inquiétude le plus élevé, à 80 %. L’étude formule l’explication : les plus âgés sont plus attachés à leur lieu de vie malgré une plus grande inquiétude, et certains redoutent une perte de confort ou un relogement insatisfaisant, quand d’autres évoquent un départ vers l’Hexagone. Le rapport identifiait dès son introduction le relogement comme un sujet sensible, et notait que des permis de construire sont encore accordés en zones à risque.

Sur les risques côtiers, l’adhésion est encore plus large : 87 % des Guadeloupéens les associent au changement climatique. Un habitant sur 5 estime son logement exposé. Là aussi, plus de la moitié des riverains en zone à risque se disent prêts à déménager.

Le paradoxe de l’information

En 2013, 44 % des Guadeloupéens déclaraient ne pas connaître les dispositifs de prévention des risques. En 2022, ils sont 52 %, selon les enquêtes du service des données et études statistiques du ministère. La connaissance des outils censés protéger la population a donc reculé de huit points pendant la décennie où l’inquiétude climatique s’est installée.

Le déficit d’exposition aux campagnes de sensibilisation accompagne ce recul. Moins de la moitié des habitants (47 %) déclarent avoir vu une campagne sur le changement climatique. 41 % n’en ont vu aucune. L’information sur certains risques reste particulièrement faible : 7 % seulement se souviennent d’une campagne sur les glissements de terrain, 10 % sur la submersion.

Le paradoxe se creuse encore chez les plus jeunes adultes. Ce sont les 19-24 ans et les 25-39 ans qui déclarent le moins d’exposition aux campagnes, avec respectivement 45 % et 51 % de « non ». L’étude relève par ailleurs que les jeunes s’informent surtout via les réseaux sociaux, dont les sources ne sont pas toujours fiables selon Météo-France. La télévision (69 %) et la radio (39 %) demeurent les canaux dominants des campagnes effectivement vues.

Un renversement inattendu en découle : ce sont les enfants qui informent les adultes. La sensibilisation démarre dès la maternelle et le primaire, et les enfants deviennent des relais d’information pour leurs parents, sauf lorsque ces derniers travaillent dans le public ou les services à la personne. L’école apparaît ainsi comme le canal le plus efficace du territoire, au moment où les canaux destinés aux adultes s’essoufflent.

L’étude cite un précédent concret. L’alerte tsunami de février 2025 a révélé des failles dans la communication de crise, créant confusion et inquiétude. Elle observe également que la confiance envers les autorités reste limitée : une majorité affirme connaître les bons réflexes, et des parents viennent malgré tout chercher leurs enfants à l’école en dépit des consignes. En cas de crise, ce qui fonctionne bien, note le document, c’est la solidarité locale et l’entraide spontanée.

Ce que les habitants font déjà et ce qu’ils refusent

78 % des Guadeloupéens affirment avoir déjà modifié leurs habitudes pour réduire leur impact climatique. La répartition par âge inverse les clichés : 80 % des plus de 65 ans déclarent avoir changé de comportement, contre 55 % des 16-18 ans.

La voiture électrique concentre le rejet le plus net : 56 % des répondants jugent cette option inenvisageable. Les gestes adoptés massivement sont ceux qui coûtent peu et se pratiquent à domicile. Ceux qui touchent au régime alimentaire ou à un investissement lourd butent sur des résistances autrement solides.

Qui s’inquiète et pourquoi

L’étude documente des écarts de perception que les politiques publiques ignorent souvent.

Les femmes se déclarent inquiètes à 84 %, contre 74 % des hommes. Leur engagement environnemental est également supérieur, 52 % contre 42 %. Le document avance une explication liée à leur implication dans la vie domestique et familiale, qui les expose davantage aux effets concrets du climat, chaleur, prix, inondations. Il conclut sur une remarque politique : elles sont pourtant peu représentées dans les décisions.

Le niveau de diplôme produit l’écart statistiquement le plus significatif du rapport. La proportion de personnes définissant correctement le changement climatique passe de 69 % chez les moins diplômés à 89 % chez les titulaires d’un bac+4 à bac+8.

L’âge, en revanche, ne discrimine pas l’inquiétude. Elle oscille entre 77 % et 80 % selon les tranches, un écart que l’étude qualifie de non significatif. Autrement dit, l’inquiétude climatique est partagée par toutes les générations guadeloupéennes. Ce sont les réponses à cette inquiétude, et notamment l’acceptation d’un déménagement, qui divisent.

Le métier et le lieu de vie pèsent enfin lourdement. Agriculture, pêche, tourisme côtier : les secteurs exposés produisent des professionnels plus conscients des risques. Les hôteliers, cités en exemple, doivent gérer simultanément érosion, inondations et sargasses.

7 priorités et une demande de concret

L’étude identifie cinq bassins à risque sur l’archipel : l’agglomération de Pointe-à-Pitre et des Grands-Fonds, Basse-Terre, la baie du Grand Cul-de-Sac Marin, le sud et l’est de Grande-Terre avec La Désirade, enfin Marie-Galante et Les Saintes. Elle rappelle que les outils de planification existent déjà, du SAR au PCAET en passant par les PPRN, les PCS, les PAPI et les PPMS, et que l’enjeu porte sur leur coordination plutôt que sur leur création.

7 priorités d’action closent le document :

  • construire une vision partagée du territoire
  • coordonner et former les acteurs publics
  • intégrer les risques climatiques à l’urbanisme
  • prendre en compte les émotions et l’éco-anxiété
  • rendre la sensibilisation efficace par des messages simples et localisés
  • soutenir les publics vulnérables
  • intégrer les sciences humaines et sociales aux politiques publiques.

La demande des habitants, telle que l’étude la restitue, est pourtant plus terre à terre. Ils citent l’eau du robinet non potable, les difficultés à s’assurer dans certaines zones, l’absence de dispositifs de récupération d’eau de pluie alors que les sécheresses s’intensifient. Ils réclament de la transparence sur les risques et une cohérence entre urbanisme et vulnérabilité. Ils déplorent un manque d’écoute et le peu de changements concrets dans les comportements comme dans les politiques. Une phrase du rapport résume l’attente : les habitants veulent des mesures concrètes, pas seulement des discours.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.