La Grande Caraïbe expliquée, analysée et racontée autrement
Rapport de la Banque mondiale sur l’IA : la Caraïbe branchée, dépendante, (quasi) invisible

La Banque mondiale a publié son Digital Progress and Trends Report 2025, sous-titré « Strengthening AI Foundations ». 136 pages, 6 chapitres et une thèse simple : l’intelligence artificielle se joue sur 4 fondations : la connectivité, la puissance de calcul, les données et les compétences. Les pays qui n’investissent pas dans ces 4 piliers resteront durablement consommateurs d’une technologie conçue ailleurs.
Le document fourmille de données inédites par pays et par région. La Caraïbe apparaît essentiellement fondue dans l’agrégat statistique « Amérique latine et Caraïbe ».
Une absence qui est déjà une information
Cette invisibilité n’est pas anecdotique. Le rapport insiste à plusieurs reprises sur un mécanisme précis : les grandes plateformes produisent peu de données là où la pénétration internet est faible, et le problème devient plus aigu encore « dans les pays à faible population, où l’absence de données spécifiques au pays aggrave le problème ».
Autrement dit, les petits États insulaires cumulent deux handicaps. Ils pèsent trop peu pour intéresser les producteurs privés de données d’entraînement, et leur faible empreinte numérique les rend invisibles aux modèles qui apprennent du web. Un pays absent des jeux de données est un pays que l’IA comprend mal.
Le constat vaut aussi pour les classements. L’indice mondial de préparation à l’IA repris par la Banque mondiale mesure deux dimensions, l’échelle et l’intensité. Aucune économie caribéenne n’y figure. Le rapport reconnaît pourtant explicitement que « les économies plus petites et plus fragmentées risquent de rester perpétuellement dépendantes des plateformes, des modèles et des normes étrangers, consommatrices d’IA et non créatrices ».
Le paradoxe régional : forte en services, faible en infrastructures
Les chiffres régionaux disponibles dessinent une réalité contrastée. L’Amérique latine et la Caraïbe affichent la plus forte croissance mondiale des services livrables par voie numérique entre 2022 et 2024, soit 39 %, devant l’Asie du Sud.
Les exportations de services informatiques y ont progressé de 17 %, le Brésil, le Costa Rica et le Mexique dépassant chacun 15 %. La région est également la première destination des exportations de services cloud des États-Unis parmi les pays en développement, avec le taux de croissance des importations le plus élevé entre 2019 et 2023.
Cette dernière donnée mérite une lecture attentive. Le Brésil et le Mexique concentrent à eux seuls un tiers des exportations américaines de cloud vers les pays en développement. La croissance régionale traduit donc moins une capacité productive locale qu’une dépendance croissante à une infrastructure détenue ailleurs. Les États-Unis assurent 87 % des exportations mondiales de services cloud, et 84 % de ces flux vont vers des pays à revenu élevé. Les pays à revenu faible en reçoivent une part statistiquement nulle.
Le calcul, nouvelle électricité dont la région est sevrée
Le chapitre consacré à la puissance de calcul est le plus brutal. Les pays à revenu élevé détiennent 86 % des 500 supercalculateurs les plus puissants du monde et 97 % de leur capacité. Les États-Unis hébergent à eux seuls 50 % des serveurs internet sécurisés de la planète, soit deux cents fois plus par habitant qu’un pays à revenu intermédiaire type et vingt mille fois plus qu’un pays à faible revenu. En juin 2025, les pays riches concentraient 77 % de la capacité mondiale des centres de données en colocation.
Dans toute l’Amérique latine, seuls le Brésil, avec 9 systèmes, et l’Argentine figurent au classement mondial des supercalculateurs. Aucun territoire caribéen n’y apparaît.
Le rapport propose néanmoins une piste directement transposable à la région. Pour les pays de niveau intermédiaire de préparation, il recommande explicitement des « ambassades de données » et des centres de données régionaux destinés aux petits pays.
Le précédent est documenté : Monaco a créé une ambassade de données au Luxembourg en 2021, son territoire étant trop exigu pour diversifier le risque de catastrophe naturelle, et l’Australie étudie un dispositif comparable pour les nations insulaires du Pacifique, incapables d’attirer des investissements privés dans des centres de données.
Pour un archipel exposé aux cyclones et aux séismes, la mutualisation régionale du stockage souverain ressemble moins à une option technique qu’à une question de continuité de l’État.
Connectivité : le satellite change la donne, l’inégalité interne persiste
Le nombre de satellites de communication commerciaux en orbite a été multiplié par quatorze depuis 2015, pour atteindre environ 5 300. Les satellites en orbite basse représentent désormais 90 % de la flotte. Le rapport note que ces constellations sont de plus en plus intégrées aux interventions de développement pour rétablir rapidement les communications après une catastrophe naturelle, et que dans des pays comme le Nigeria et le Rwanda, Starlink a enregistré des débits médians près de deux fois supérieurs à ceux des autres fournisseurs fixes.
Sur la qualité du service, la région se signale négativement. L’inégalité des débits mobiles à l’intérieur d’un même pays est la plus élevée en Amérique latine et Caraïbe et en Afrique subsaharienne, et elle a augmenté dans la région depuis 2019. Le seul exemple caribéen cité est Cuba, où l’arrivée du câble Arimao début 2023 coïncide avec un coefficient d’inégalité supérieur à 0,5, illustration d’un chantier qui bénéficie d’abord à certaines zones.
Le verrou linguistique
L’anglais est parlé par 19 % de la population mondiale et représente 45 % des URL du web, 56 % des jeux de données ouverts hébergés sur la principale plateforme de développement d’IA et près de 98 % des articles scientifiques. L’espagnol, langue de 6,9 % des habitants de la planète, occupe une place bien moindre dans les corpus d’entraînement.
Le rapport ouvre toutefois une porte : la vidéo et l’audio sont beaucoup plus diversifiés que le texte. Seulement 21 % des vidéos YouTube sont estimées être en anglais, contre 7,6 % en hindi et 6,7 % en espagnol.
Pour des sociétés créoles à forte oralité, la donnée non textuelle constitue un gisement que la Banque mondiale identifie comme une voie de participation.
Les centres d’appels, secteur en sursis
L’étude de cas consacrée aux services livrables par voie numérique concerne le sujet le plus sensible pour plusieurs économies caribéennes. Ces exportations ont dépassé 4 250 milliards de dollars en 2023, soit environ 3 700 milliards d’euros. La Banque mondiale y propose une typologie en quatre archétypes, dont celui des « exportateurs matures à faible qualification », dont l’économie repose sur le support client et le traitement administratif externalisé, précisément les emplois les plus exposés à l’automatisation.
Le cas retenu est celui des Philippines et de ses 1,6 million de salariés en centres de contact. Des entreprises y anticipent que l’IA absorbera jusqu’à la moitié des tâches simples de service client dans les trois ans, et les données de marché montrent déjà un recul marqué des offres d’emploi dans l’informatique et l’externalisation depuis le lancement de ChatGPT fin 2022, sans reprise notable.
La fuite des cerveaux, mesurée
Les données LinkedIn exploitées par la Banque mondiale quantifient enfin un phénomène souvent décrit sans chiffres. Le ratio de sortie sur entrée des talents hautement qualifiés atteint 2,14 en Colombie, 2,08 au Brésil, 2,03 en Argentine, 1,74 en Équateur, 1,71 au Venezuela, 1,70 au Pérou, 1,55 au Chili, 1,51 au Mexique, 1,34 à Porto Rico, 1,24 au Costa Rica et 1,11 au Panama. Dans toute la région, un seul pays attire plus de talents qu’il n’en perd : l’Uruguay, avec un ratio de 1,09. Les États-Unis, eux, affichent un ratio d’entrée de 1,67 et accueillent au final 57 % des chercheurs en IA les plus reconnus au monde.



