La Grande Caraïbe décryptée depuis 2015
Augmentation des prix d’une alimentation saine : la Caraïbe est la plus touchée au monde

Chaque année, cinq agences des Nations Unies (FAO, FIDA, UNICEF, PAM et OMS) publient un état des lieux mondial de la sécurité alimentaire et de la nutrition.
L’édition 2026 de The State of Food Security and Nutrition in the World, tout juste parue, s’attache cette fois à une question centrale pour nos économies caribéennes : pourquoi une alimentation saine coûte-t-elle si cher, et pourquoi la région Amérique latine et Caraïbes affiche-t-elle systématiquement les prix les plus élevés au monde ?
Une amélioration mondiale fragile
Le rapport confirme une tendance à l’amélioration de la faim dans le monde, pour la troisième année consécutive. En 2025, 7,8 % de la population mondiale souffrait de la faim, contre 8,1 % en 2024. Cela représente environ 645 millions de personnes. L’insécurité alimentaire modérée ou sévère touchait quant à elle 2,1 milliards de personnes, soit 25,8 % de l’humanité, en recul par rapport aux 28,7 % de 2020.
Toutefois, cette embellie masque des trajectoires très contrastées selon les régions. L’Afrique reste la zone la plus affectée, avec 20 % de sa population en situation de faim. À l’inverse, l’Asie et l’Amérique latine et les Caraïbes poursuivent une décrue continue depuis plusieurs années.
La Grande Caraïbe, une région où l’insécurité alimentaire recule mais reste élevée
Pour la Caraïbe précisément, les chiffres méritent d’être détaillés. La prévalence de la sous-alimentation y atteignait 16,6 % en 2025, un niveau resté quasiment stable depuis 2022 alors même que le reste de la région Amérique latine progressait nettement. L’Amérique du Sud, par comparaison, est descendue à 3,5 % et l’Amérique centrale à 5,1 %.
Concernant l’insécurité alimentaire modérée ou sévère mesurée par l’échelle FIES, la Caraïbe affiche un taux de 52 %, soit plus de la moitié de la population, dont 24,5 % en situation sévère. Néanmoins, ce chiffre doit être lu avec prudence : il s’agit d’une des rares zones où la progression enregistrée ces dernières années dans le reste du continent latino-américain ne s’est pas encore pleinement matérialisée.
Le vrai sujet du rapport : le prix d’une alimentation saine explose, et la Caraïbe est la plus touchée au monde
C’est l’apport majeur de cette édition 2026 : au-delà de la faim, les agences onusiennes se penchent sur le coût d’une alimentation saine, un indicateur qui mesure le prix minimum pour se procurer localement les aliments nécessaires à un régime équilibré.
En 2025, ce coût a atteint 4,28 dollars PPA (parité de pouvoir d’achat) par personne et par jour dans le monde, contre 3,44 dollars en 2021 et 2,94 dollars en 2017. Une hausse de près de 46 % en huit ans.
Or c’est précisément la région Amérique latine et Caraïbes qui affiche le coût le plus élevé de la planète, à 4,91 dollars PPA en 2025, devant l’Afrique (4,35 dollars) et l’Asie (4,33 dollars). Et au sein de cette région, c’est la Caraïbe qui tire les prix vers le haut : le coût y atteint 6,04 dollars PPA, soit près du double du niveau observé en Amérique du Nord (3,02 dollars). Le rapport souligne que ce montant est structurellement plus élevé que dans les autres sous-régions du continent, notamment en raison des légumes et de la logistique de transport, particulièrement onéreuse sur des territoires insulaires et dispersés.
Conséquence directe : près d’un habitant sur deux de la Caraïbe (48,9 %) ne pouvait pas s’offrir une alimentation saine en 2025. C’est un chiffre proche de celui de l’Afrique subsaharienne et très supérieur à la moyenne mondiale de 32,7 %.
Pourquoi les fruits et légumes coûtent-ils si cher dans la région
Le rapport identifie les légumes comme le groupe alimentaire le plus coûteux en Amérique latine et Caraïbes, contrairement à l’Afrique où ce sont les produits d’origine animale qui pèsent le plus lourd. Cette spécificité régionale s’explique surtout par des frictions logistiques : mauvaise qualité des routes, coûts de transport élevés entre îles ou zones enclavées, et chaînes du froid insuffisantes.
À l’échelle mondiale, les auteurs rappellent que les activités situées après la sortie de ferme (transport, transformation, distribution) représentent 70 à 75 % du prix payé par les consommateurs. Améliorer cette partie de la chaîne de valeur, plutôt que de se concentrer uniquement sur la production agricole, constituerait donc un levier prioritaire pour la Caraïbe.
Des pistes concrètes pour la région
Le rapport recommande, pour l’Amérique latine et les Caraïbes, de cibler en priorité l’allègement des frictions logistiques et des coûts de transport qui gonflent le prix des légumes, plutôt que de subventionner uniformément l’ensemble des filières agricoles.
Les simulations économiques présentées dans le document montrent qu’une subvention de 10 % à la production réduirait le coût de l’alimentation saine de 8,1 % dans la région, soit l’un des effets les plus marqués observés à l’échelle mondiale, aux côtés de l’Amérique du Nord et de l’Europe.
Les auteurs insistent également sur l’importance des données nationales et infranationales pour mieux cibler les politiques publiques, plutôt que de se fier uniquement aux moyennes régionales qui, par nature, masquent d’importantes disparités entre les territoires.
Une inquiétude en toile de fond
Le rapport a été achevé alors que le conflit au Moyen-Orient, déclenché début 2026, fait grimper les prix de l’énergie et des engrais à l’échelle mondiale. Or, les auteurs notent que les aliments les plus riches en nutriments, ceux qui pèsent le plus dans le coût d’une alimentation saine, sont aussi les plus sensibles aux prix de l’énergie en raison de leur dépendance aux chaînes du froid et au transport.
Pour une région grandement insulaire comme la Grande Caraïbe, dépendante des importations énergétiques et déjà en tête des prix alimentaires mondiaux, cette vulnérabilité mérite d’être suivie de près dans les mois à venir.



