Pêche des outre-mer européens : le CCRUP pose ses conditions pour l’après-2027

Deux recommandations adoptées coup sur coup par le Conseil consultatif pour les régions ultrapériphériques (CCRUP) dessinent la position commune des 9 territoires ultramarins de l’Union européenne sur l’avenir de leur pêche.

  • La première, la recommandation n° 80, adoptée le 21 avril 2026, répond à l’appel à contributions de la Commission européenne sur la « Vision 2040 pour la pêche et l’aquaculture ».
  • La seconde, la recommandation n° 81, adoptée le 24 juillet 2026, porte sur la future « Stratégie de l’UE pour les communautés côtières ».

Basé à Praia da Vitória, aux Açores, ce conseil consultatif est l’organe qui fait remonter à Bruxelles la voix des professionnels et des acteurs de la pêche ultramarine. Lecture analytique de deux documents qui, sans jamais avancer un seul montant, fixent une feuille de route revendicative.

9 territoires, une même équation structurelle

Saint-Martin, la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, les Açores, Madère, les Canaries, Mayotte et La Réunion. Les deux textes ouvrent sur la même liste et sur le même article du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, l’article 349, qui fonde la possibilité d’un traitement différencié.

Le diagnostic est identique dans les deux recommandations, mot pour mot ou presque : éloignement du continent européen, taille réduite des marchés, vulnérabilité climatique, dépendance au secteur maritime, limites en matière d’infrastructures, capacité administrative moindre.

De cette liste, le CCRUP tire une exigence de méthode : toute initiative européenne applicable aux RUP doit intégrer des analyses d’impact différenciées, en évitant les approches uniformes qui ne reflètent pas la diversité de ces territoires. La formule revient comme un avertissement adressé aux rédacteurs de la future politique commune.

Le POSEI-Pêche, revendication centrale

C’est la demande la plus insistante des deux textes, et elle est formulée deux fois. Le CCRUP juge « urgent » de réintroduire un Programme d’options spécifiques à l’éloignement et à l’insularité consacré spécifiquement à la pêche, destiné à compenser les surcoûts supportés par les produits de la pêche et de l’aquaculture de ces régions.

L’instrument réclamé est décrit avec précision : des règles propres, une dotation financière dédiée, une gestion simplifiée, un fonctionnement administratif calqué sur l’actuel POSEI agricole, le tout dans le cadre d’une future évaluation du règlement n° 1380/2013 sur la politique commune de la pêche. Le conseil s’appuie sur un précédent institutionnel, le rapport du Parlement européen sur le rôle de la diplomatie océanique dans la compétitivité de la pêche et de l’aquaculture de l’UE.

Second volet financier, la pérennité des instruments de compensation dans le cadre du Fonds européen pour les affaires maritimes, la pêche et l’aquaculture (FEAMPA), avec une demande explicite d’adaptation et de simplification pour les communautés de pêcheurs ultramarines. L’échéance visée est claire : le prochain cadre financier et réglementaire post-2027.

Moderniser sans fragiliser

Le CCRUP décrit une flotte composée majoritairement de bateaux de petite taille, adossée à une capacité d’investissement régionale limitée. Acquérir ou moderniser un navire, remplacer un moteur, s’adapter à de nouvelles exigences environnementales : chacune de ces décisions représente une charge financière importante pour les opérateurs. À cela s’ajoutent les surcoûts d’achat de carburants, de pièces de rechange et de composants mécaniques, directement imputés à l’éloignement du continent.

Le texte pointe un facteur aggravant rarement chiffré : l’instabilité normative. Lorsque le cadre réglementaire change fréquemment, ou que les règles de gestion et les conditions de financement futures restent incertaines, la planification des investissements devient plus difficile pour les pêcheurs et les armateurs. D’où la demande d’un cadre « stable, prévisible et cohérent », et la mise en garde selon laquelle la transition énergétique ne doit compromettre ni la viabilité économique du secteur ni la sécurité des opérations.

Sur le plan technologique, la recommandation n° 80 livre un constat brut : dans les RUP, la détection des bancs de poissons demeure principalement artisanale, alors que des technologies prometteuses, satellites et hydrophones, sont en développement.

Leur intégration est présentée comme un double levier, d’efficacité et de réduction de l’empreinte carbone, identifiée comme l’une des principales faiblesses de la pêche à la canne.

Le vieillissement, défi structurel assumé

Les deux recommandations reprennent le même paragraphe sur le renouvellement générationnel, qualifié de défi structurel marqué par le vieillissement progressif de la population active. La réponse proposée tient en trois conditions : améliorer les conditions de travail, proposer des formations adéquates, garantir des revenus stables.

Le CCRUP cible un public précis, les jeunes ayant suivi la scolarité obligatoire et une formation professionnelle dans le domaine de la pêche, et demande en parallèle un renforcement de l’intégration des compétences techniques et scientifiques au sein des communautés de pêcheurs. Il réclame également que la Commission continue d’autoriser le renouvellement de la flotte dans les RUP, une mention qui figure explicitement dans la recommandation n° 81.

Climat, déchets marins et connectivité en mer

La recommandation n° 80 acte des modifications dans la répartition géographique des espèces, dans leurs cycles biologiques et dans l’évolution des captures. 3 demandes en découlent :

  • des mécanismes fondés sur des évaluations d’impact environnemental indépendantes associant effectivement les communautés de pêcheurs
  • l’intégration systématique d’indicateurs climatiques dans les règlements relatifs aux RUP
  • un investissement dans la recherche scientifique axée sur ces régions.

Deux mesures concrètes sont adressées directement à l’Espagne, à la France et au Portugal, les 3 États membres concernés :

  • le développement de l’énergie solaire, éolienne et houlomotrice dans les infrastructures de pêche
  • la mise en œuvre de programmes de ramassage des déchets marins et des engins de pêche abandonnés, assortis de réseaux de points de collecte.

Le volet numérique vise un point sensible, l’accès à Internet par satellite dans les zones économiques exclusives, dont le coût est décrit comme généralement élevé et variable selon l’opérateur et la technologie. Le conseil invite la Commission à encourager l’adhésion à des systèmes existants plus accessibles et dont l’efficacité a été démontrée.

Souveraineté alimentaire et partage de l’espace maritime

La pêche artisanale des RUP doit être reconnue comme une activité prioritaire, productrice d’aliments de haute qualité qui devraient rester abordables pour les communautés locales.

L’argument dépasse le cadre régional : le CCRUP inscrit cette production dans la sécurité alimentaire de l’Union, et rappelle la tendance actuelle à l’augmentation des difficultés d’accès aux ressources marines dans un contexte d’instabilité géopolitique.

Dernier axe, l’aménagement de l’espace maritime. La pression croissante sur cet espace peut générer des conflits importants entre usagers de la mer, dans des zones traditionnellement consacrées à la pêche. Le conseil demande des processus de planification transparents, fondés sur des évaluations d’impact indépendantes et sur la participation effective des communautés de pêcheurs. Il insiste enfin sur le renforcement de la lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée, présentée comme un enjeu de biodiversité autant que de viabilité économique pour les opérateurs respectueux des règles.

Les deux textes se referment sur la même notion, celle de « culture de la mer », que la Commission est invitée à continuer de promouvoir par la formation continue tout au long de la filière. Et la recommandation n° 80 rappelle ce que ces régions apportent au patrimoine naturel européen : des écosystèmes marins uniques, récifs coralliens et mangroves, qui doivent être protégés et valorisés.

Une voix discordante

La recommandation n° 81 comporte une mention rare dans ce type de document. L’Asociación Tinerfeña de Amigos de la Naturaleza (ATAN), organisation environnementale de Tenerife, y fait inscrire son désaccord : elle n’est pas favorable à la réintroduction du POSEI-Pêche pour les pêcheurs des RUP. Sur la demande la plus structurante des deux recommandations, le consensus n’est donc pas total.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.