Publié récemment, le dernier rapport Caribbean Economic Review and Outlook 2025-2026 de la Banque de développement des Caraïbes dresse un état des lieux sans détour : la région entre dans une phase de ralentissement, après le rebond post-pandémie porté par le tourisme. Derrière les moyennes régionales, les fragilités structurelles persistent et les écarts se creusent entre économies.
Une précision introductive importante
Le rapport Caribbean Economic Review and Outlook 2025-2026 de la Banque de développement des Caraïbes rappelle un point essentiel pour comprendre la région : derrière l’expression « économie caribéenne » se cache en réalité un ensemble de 19 pays membres emprunteurs (BMCs), aux profils très différents. La typologie proposée est simple, mais révélatrice. Cette classification éclaire directement les analyses du rapport.
D’un côté, les économies de services, largement dominées par le tourisme et les activités associées. Elles regroupent la majorité des territoires : Anguilla, Antigua-and-Barbuda, Bahamas, Barbade, Belize, Îles Vierges, Îles Caïmans, Dominique, Grenade, Haïti, Jamaïque, Montserrat, Saint-Kitts-et-Nevis, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines et Îles Turcs-et-Caïcos.
De l’autre, un groupe beaucoup plus restreint mais stratégique : les économies exportatrices de matières premières. Elles sont seulement trois : Guyana, Suriname et Trinidad-et-Tobago.
Ce découpage n’est pas anodin. Il explique en grande partie les écarts de performance observés dans la région. Les pays dépendants du tourisme sont plus exposés aux chocs externes, tandis que les économies extractives, notamment le Guyana, tirent aujourd’hui la croissance régionale.
Parmi ces 19 pays, 8 appartiennent à l’Union monétaire de la Caraïbe orientale (ECCU) : Anguilla, Antigua-and-Barbuda, Dominique, Grenade, Montserrat, Saint-Kitts-et-Nevis, Sainte-Lucie et Saint-Vincent-et-les-Grenadines. Ce groupe partage une monnaie commune et une politique monétaire coordonnée. Cela renforce la stabilité financière, tout en limitant les marges de manœuvre individuelles, notamment en période de crise.
Autre spécificité : 5 territoires sont des dépendances du Royaume-Uni : Anguilla, les Îles Vierges, les Îles Caïmans, Montserrat et les Îles Turcset-Caïcos Leur statut particulier influence leur modèle économique, souvent orienté vers les services financiers offshore et le tourisme haut de gamme. Ils présentent aussi des niveaux de revenus et de dette souvent différents du reste de la région.
Une croissance en net ralentissement, masquée par l’effet Guyana
Le chiffre est révélateur. En 2025, la croissance régionale tombe à 0,6% hors Guyana, contre 1,4 % en 2024. Avec le Guyana, elle atteint 4,7%, en forte baisse par rapport aux 8,3 % de l’année précédente.
Sans la dynamique pétrolière du Guyana, la Caraïbe tourne au ralenti. L’économie guyanaise, bien qu’en décélération, affiche encore +19,5 %, portée par une production pétrolière en hausse de 15,8% (261 millions de barils).
À l’inverse, plusieurs économies stagnent, voire reculent. La Jamaïque replonge (-1,1%), fragilisée par l’ouragan Melissa. Haïti enchaîne une septième année de contraction (-2,7 %), dans un contexte de crise sécuritaire persistante.
Le tourisme ralentit, moteur historique en perte de vitesse
Le rapport confirme un tournant : la reprise touristique post-Covid s’essouffle.Les arrivées de touristes diminuent dans plusieurs marchés majeurs : Bahamas -2,6%, Jamaïque -10,3%. Ce recul s’explique par une demande internationale plus faible et par les impacts climatiques.
Quelques territoires tirent leur épingle du jeu, comme la Dominique (+17,1 %) ou Saint-Vincent-et-les-Grenadines (+19,8 %), grâce à une meilleure connectivité aérienne et à de nouvelles infrastructures.
La dépendance au tourisme reste un talon d’Achille structurel.
Des chocs climatiques qui pèsent lourdement sur les économies
L’année 2025 est marquée par l’impact majeur de l’ouragan Melissa, classé catégorie 5. En Jamaïque, les dégâts sont estimés à 12,2 milliards de dollars, soit 56,7% du PIB.
Conséquences directes :
- destruction de 41 000 hectares agricoles
- perte de 3 000 bateaux de pêche
- fermeture temporaire d’infrastructures touristiques.
Ces événements rappellent une réalité centrale : la vulnérabilité climatique reste un facteur structurant de la trajectoire économique caribéenne.
Inflation en recul, mais pression persistante sur le coût de la vie
Bonne nouvelle relative : l’inflation recule à 3,4% en 2025, contre 4,4 % en 2024. Cette baisse s’explique par la détente des prix des matières premières et un contexte mondial moins inflationniste. Cependant, la situation reste contrastée : Haïti 28,6% d’inflation, Suriname : 9,1%. Dans le reste de la région, les niveaux restent au-dessus des standards d’avant crise.
Les États multiplient les mesures :
- baisse de TVA sur les produits alimentaires
- subventions ciblées
- aides directes aux ménages.
Le coût de la vie reste un sujet politique majeur.
Des finances publiques sous tension et une dette toujours élevée
La consolidation budgétaire marque le pas. Le solde primaire régional (hors Guyana) tombe à 1,3% du PIB, contre 1,6 % en 2024. Les raisons sont connues : hausse des dépenses (salaires publics, reconstruction, aides sociales) et recettes moins dynamiques.
La dette reste élevée :
- 9 pays dépassent 60% du PIB
- ratio régional : 46,6% du PIB.
Le service de la dette dépasse 40% des recettes publiques, limitant fortement les marges de manœuvre.
Marché du travail : amélioration fragile et inégalités persistantes
Le chômage recule dans plusieurs pays :
- Jamaïque : 3,4%
- Belize : 2%
- Barbade : 6,3%.
Les taux de participation progressent également, signe d’une certaine résilience.
Cependant, les déséquilibres restent marqués :
- écart hommes/femmes pouvant atteindre 24 points
- chômage des jeunes supérieur à 20 % dans plusieurs pays.
Paradoxalement, la région fait face à des pénuries de main-d’œuvre, liées à :
- l’émigration des travailleurs qualifiés
- le vieillissement démographique
- l’inadéquation formation/emploi.
Un équilibre externe fragilisé malgré des réserves solides
Les comptes extérieurs se dégradent : 11 pays sur 15 en déficit courant, des déficits commerciaux en hausse.
La hausse des importations (consommation, reconstruction, investissements) dépasse celle des exportations.
Les réserves restent globalement solides, soutenues par :
- les investissements étrangers
- les transferts de la diaspora
- l’accès aux marchés financiers.
Un équilibre fragile, dépendant de flux externes.
Une trajectoire incertaine en 2026
Les perspectives restent modestes :
- croissance attendue à 1,1 % hors Guyana
- 6,2 % avec Guyana, toujours moteur principal.
Les risques sont clairement identifiés :
- tensions géopolitiques
- volatilité des prix de l’énergie
- catastrophes climatiques
- vulnérabilités budgétaires.
Le rapport insiste sur un point clé : la question n’est plus seulement celle de la croissance, mais de la capacité à la produire durablement.
Une Caraïbe à la croisée des chemins
Le diagnostic est posé sans ambiguïté. La Caraïbe reste enfermée dans un modèle économique fragile :
- dépendance au tourisme
- faible diversification
- exposition extrême aux chocs climatiques
- marges budgétaires limitées.
Le rapport met en avant un levier central : l’amélioration de la mise en œuvre des politiques publiques. Autrement dit, les solutions existent. Ce qui fait défaut, c’est la capacité à les appliquer efficacement. La région ne manque ni de ressources ni d’idées. Elle doit désormais gagner en exécution.

