Chiffres clés de l’économie guadeloupéenne : des statistiques (vraiment) très préoccupantes

La Chambre de Commerce et d’Industrie des Îles de Guadeloupe (CCI IG) publie chaque année son édition des « Chiffres clés de l’économie guadeloupéenne ».

L’édition 2025, portant sur les données 2024, dresse un portrait contrasté d’un territoire de 1 628 km², fort de 32 communes et de 45 037 établissements actifs dans l’industrie, le commerce et les services.

Tour d’horizon des indicateurs qui façonnent l’archipel.

Une population qui rétrécit, un marché du travail qui respire

La Guadeloupe compte désormais 379 000 habitants, un chiffre en recul constant depuis le pic de 397 990 enregistré en 2015. Le taux de natalité poursuit sa décroissance, reculant d’1,5 point en un an — une tendance lourde aux implications structurelles pour l’économie locale.

Paradoxalement, le marché du travail envoie des signaux encourageants. Le taux de chômage a reculé de deux points, passant de 19% à 17% entre 2023 et 2024. Le taux d’emploi progresse dans les mêmes proportions, atteignant 54%. Ces chiffres restent néanmoins très éloignés de la moyenne hexagonale (7 % de chômage, 69% de taux d’emploi), révélant la fragilité persistante d’un tissu économique local sous perfusion d’emplois non marchands.

C’est d’ailleurs le secteur tertiaire non marchand qui domine l’emploi salarié, tandis que la construction enregistre une décroissance accentuée de 6,7 % sur un an.

Les métiers les plus recherchés par les employeurs ? Les serveurs de cafés-restaurants, aides de cuisine et cuisiniers — le reflet d’une économie dont le tourisme reste l’un des piliers.

Un commerce extérieur structurellement déséquilibré

L’archipel importe massivement et exporte peu. C’est une réalité ancienne que les chiffres 2024 confirment sans ambiguïté. Les importations atteignent 3,928 milliards d’euros, en légère baisse de 0,7%, quand les exportations s’élèvent à 377 millions d’euros, en hausse de 16%.

Le ratio reste abyssal : pour un euro exporté, la Guadeloupe en importe plus de dix.

Les autres produits industriels représentent le premier poste d’importation (33%), devant les équipements mécaniques et les matériels de transport.

Côté exportations, les produits pétroliers raffinés dominent avec 37% du total. La France hexagonale demeure le premier fournisseur de l’île, pesant 59,1% des importations, et son premier client, avec 39,3% des exportations. La Guyane constitue le deuxième débouché export (33,4%), soulignant l’importance des liens intra-ultramarins, souvent sous-estimés dans les analyses économiques classiques.

Un tissu entrepreneurial qui se contracte sous la pression des fermetures

Le nombre d’établissements a légèrement reculé de 0,4 % en un an, pour atteindre 45 037 unités réparties entre industrie (7 933), commerce (12 660) et services (24 444). Baie-Mahault s’impose toujours comme la commune économique majeure de l’archipel, concentrant 21,8 % des établissements, confirmant son rôle de pôle commercial et logistique incontournable.

La dynamique entrepreneuriale est plus préoccupante. Si les créations se maintiennent à près de 2 900 nouvelles entités, les fermetures ont bondi de 32,9 % en un an.

Cette évolution déprime le solde net de créations, et touche de plein fouet des secteurs en tension : dans le BTP, les fermetures ont explosé de 190,8 % sur un an, malgré un nombre d’établissements en hausse de 37,1 % sur cinq ans — signe d’une bulle fragilisée. Le secteur de l’hébergement-restauration enregistre lui aussi une forte progression des fermetures (+37 %), même si le nombre total d’établissements a crû de 24,7 % en cinq ans. Les femmes représentent 34 % des chefs d’entreprise en 2024, une proportion qui mérite d’être accompagnée et renforcée.

Le tourisme : une machine à nuitées qui s’essouffle légèrement

L’hôtellerie guadeloupéenne affiche un taux d’occupation de 59 %, en repli d’1,1 point par rapport à 2023. Les nuitées atteignent 1,281 million, dans un contexte où le nombre de chambres disponibles se stabilise autour de 1 110 milliers.

La Communauté d’Agglomération de la Riviera du Levant concentre 46 % de l’offre en meublés de tourisme — une domination qui traduit l’attractivité touristique du littoral est de Grande-Terre. Les nuitées les plus chères se trouvent à Grand-Bourg (Marie-Galante, 200 €/nuit en moyenne) et à Saint-François (187 €), deux destinations qui misent sur un tourisme de qualité.

Du côté du port, les croisiéristes sont en hausse de 8,4 %, une bonne nouvelle pour les acteurs du tourisme de passage, même si le trafic maritime de marchandises a chuté de 20,3 % en trois ans — un signal inquiétant pour l’approvisionnement de l’île.

Une agriculture en repli, une agro-transformation en plein essor

L’agriculture guadeloupéenne traverse une période de transformation douloureuse.

La filière canne-sucre enregistre une baisse de 47 % de la récolte en sept ans, avec seulement 409 502 tonnes de cannes broyées en 2024. À l’inverse, les exportations de bananes affichent une légère hausse de 2 % par rapport à 2023, atteignant 54 964 tonnes. Les prix des fruits bondissent de 18,5 % à la production en un an, une pression inflationniste notable pour les ménages comme pour les professionnels de la restauration.

La production bovine et porcine continue de reculer (respectivement -3,8 % et -6,3 %), illustrant les difficultés structurelles d’un élevage local face aux importations alimentaires. L’agro-transformation, en revanche, fait figure de secteur d’avenir : le nombre d’établissements a bondi de 49 % en cinq ans, porté par la fabrication de plats préparés (28 % du secteur), la transformation de viande et la conservation de fruits.

PIB en hausse, mais inflation et surendettement persistent

Le PIB de la Guadeloupe progresse de 1,9 % en 2024, atteignant 10,9 milliards d’euros, soit 28 700 euros par habitant.

Une performance honorable, légèrement supérieure à celle de la Martinique (+1,9 % également) et de la Guyane. L’inflation ralentit, à +2,6 % en 2024, mais le tabac (+8,8 %) et l’énergie (+6,8 %) restent des postes particulièrement touchés, pesant lourdement sur les budgets modestes.

Le chiffre le plus préoccupant de ce rapport est peut-être celui des dossiers de surendettement : 662 dossiers déposés auprès de l’IEDOM en 2024, soit une hausse de 23 % par rapport à 2023 et de 57 % par rapport à 2019. Une progression continue depuis 2021 qui dit, mieux que tout autre indicateur, la pression financière qui s’exerce sur les ménages guadeloupéens — dans un territoire où l’encours total de crédits dépasse 11,7 milliards d’euros, dont 5,4 milliards portés par les seuls ménages.

L’économie guadeloupéenne avance, mais sur un fil. La croissance est réelle, les dynamiques sectorielles prometteuses dans certains domaines. Cependant, la dépendance aux importations, la fragilité du tissu entrepreneurial et la montée du surendettement rappellent qu’une île ne peut construire sa résilience sans renforcer, structurellement, sa production locale et la formation de ses actifs.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice en Guadeloupe. Caribbean blogger depuis 2007.