Longtemps absentes des grandes études nationales sur les pratiques culturelles, les populations des Antilles-Guyane disposent enfin d’un état des lieux consacré à leur consommation musicale.
Réalisée par l’agence guyanaise Le ChewinGum et la fédération Fédérap, cette enquête menée auprès de 932 répondants entre avril et décembre 2025 dresse un portrait inédit des habitudes d’écoute en Guadeloupe, Martinique, Guyane, Saint-Martin et Saint-Barthélemy.
Le constat : la musique occupe une place centrale dans la vie quotidienne, davantage encore qu’en France hexagonale. Streaming, réseaux sociaux, festivals, culture live, poids du reggae-dancehall et du zouk, importance du créole… l’étude met aussi en lumière un marché dynamique, jeune et profondément caribéen, confronté toutefois à des inégalités structurelles persistantes.
Une passion musicale massive et quotidienne
Premier enseignement : la musique est omniprésente. Selon l’étude, 98% des habitants des Antilles-Guyane considèrent la musique comme importante dans leur vie, et 88% en font leur activité culturelle favorite, contre 76% dans l’Hexagone selon le Centre national de la musique.
Les habitants des territoires étudiés écoutent en moyenne 12 heures de musique par semaine, soit près de deux heures par jour. La voiture apparaît comme un lieu d’écoute majeur : 86 % des répondants disent y écouter de la musique régulièrement, reflet de territoires où les transports collectifs restent limités.
Le smartphone domine très largement les usages avec 96 % des écoutes, loin devant la télévision ou les chaînes hi-fi. L’écoute apparaît ainsi comme une pratique très individuelle et mobile.
Reggae-dancehall, zouk et rap dominent les goûts musicaux
Sans surprise, les genres les plus populaires sont ceux historiquement ancrés dans l’espace caribéen : reggae-dancehall, zouk, kompa et hip-hop/rap dominent les classements en Guadeloupe, Martinique et Guyane.
L’étude rappelle que cette domination s’explique aussi par une forte production locale. En Guyane, par exemple, l’association Megamazonie a recensé plus de 600 sorties de titres urbains et 300 clips en une seule année.
Autre élément marquant : les langues créoles arrivent à la troisième place des langues les plus écoutées dans la musique, derrière le français et l’anglais. Une singularité forte comparée à la France hexagonale, où aucune langue régionale n’apparaît à ce niveau.
L’espagnol occupe également une place importante, conséquence directe de l’environnement géographique caribéen et latino-américain. En Guyane, le portugais progresse aussi, porté par la proximité avec le Brésil.
Les Antilles-Guyane ont basculé massivement vers le streaming
L’étude montre une transition numérique particulièrement avancée. Près de 90% des répondants utilisent les formats numériques comme mode principal d’écoute musicale.
Le streaming audio représente à lui seul 56% des usages principaux, tandis que le streaming vidéo atteint 28%. À l’inverse, les supports physiques comme les CD ou les vinyles ne concernent plus que 2 % des usages.
YouTube s’impose comme la plateforme la plus utilisée toutes catégories confondues. La gratuité reste un facteur déterminant : 68 % des utilisateurs de YouTube disent privilégier cette plateforme parce qu’elle ne nécessite pas d’abonnement payant.
Côté streaming audio, Spotify domine désormais le marché malgré une arrivée tardive dans la région en 2021. Apple Music suit de près. Deezer, pourtant plateforme française, reste plus minoritaire.
Un marché jeune, mais freiné par le coût de la vie
L’étude souligne toutefois un paradoxe : les usages numériques sont très développés, alors même que le coût des abonnements est souvent jugé trop élevé au regard du niveau de vie local.
Les plateformes appliquent les mêmes tarifs qu’en France hexagonale, dans des territoires où le coût de la vie est supérieur de 14 à 16%, voire davantage pour certains produits alimentaires. Résultat : un abonnement musical peut représenter une dépense importante pour de nombreux foyers.
Le profil des abonnés montre aussi un marché plus jeune qu’en métropole. Les 25-34 ans représentent la majorité des abonnements premium, tandis que les plus de 45 ans restent peu présents sur ces offres.
Les auteurs de l’étude pointent également le manque d’adaptation des plateformes aux réalités ultramarines : absence de partenariats locaux, faible présence publicitaire, peu de playlists éditoriales dédiées aux scènes caribéennes.
TikTok et les réseaux sociaux bouleversent la découverte musicale
L’une des données les plus marquantes concerne les réseaux sociaux. Pour 80 % des répondants, ils constituent la première porte d’entrée vers la découverte musicale.
TikTok joue un rôle particulièrement important dans la diffusion des musiques caribéennes. L’étude cite notamment le titre Shatta Confessions de Meryl et N’Ken, devenu disque d’or puis disque de platine en quelques mois grâce à son succès viral.
La radio, longtemps dominante dans l’Hexagone, perd ici du terrain comme outil de découverte. Beaucoup de répondants regrettent d’ailleurs le manque de visibilité accordé aux artistes locaux émergents sur les antennes traditionnelles.
La musique live reste essentielle dans les cultures caribéennes
L’étude insiste aussi sur le poids majeur du live dans les pratiques culturelles locales. Carnaval, chanté Nwèl, soirées sound systems, fêtes communales ou swaré léwòz occupent une place centrale dans la vie sociale.
En 2025, plus de 1 200 événements musicaux ont été recensés en Martinique, environ 700 en Guadeloupe et plus de 300 en Guyane. Les soirées en clubs et sound systems représentent à elles seules plus de 70% de l’offre live dans les trois territoires.
Les festivals attirent des artistes internationaux majeurs, comme Vybz Kartel ou Rema. Pourtant, leur fréquentation reste limitée par les prix, jugés trop élevés par une partie du public.
Autre difficulté soulevée : le manque d’infrastructures adaptées. L’étude rappelle qu’aucune Scène de musiques actuelles (SMAC) n’existe aujourd’hui aux Antilles-Guyane, contrairement à La Réunion qui dispose du Kabardock.
Une jeunesse ultra-connectée et tournée vers le streaming
Le focus consacré aux moins de 25 ans confirme les tendances observées sur l’ensemble du panel. Chez les jeunes, 98% des usages principaux passent désormais par le numérique.
Spotify et Apple Music concentrent à eux seuls plus de 80% des usages du streaming audio chez cette génération. Les réseaux sociaux deviennent quasiment incontournables : 93% des jeunes disent y découvrir de nouveaux artistes.
Malgré cette hyperconnexion, les jeunes expriment une frustration face au manque d’offres live accessibles et diversifiées localement. Beaucoup souhaitent davantage de concerts et de propositions culturelles abordables.
Un marché caribéen stratégique encore sous-exploité
Au-delà des chiffres, cette étude met en évidence une réalité souvent sous-estimée : les Antilles-Guyane constituent un véritable bassin culturel et économique pour l’industrie musicale.
Les usages y sont parfois plus avancés que dans l’Hexagone, notamment sur le streaming et les réseaux sociaux. Pourtant, les outils, les infrastructures et les stratégies commerciales restent encore largement pensés depuis la métropole.
Les auteurs plaident donc pour une meilleure adaptation des plateformes, davantage de visibilité pour les artistes caribéens, et un soutien renforcé aux infrastructures live. Ils considèrent les Antilles-Guyane comme un marché à fort potentiel, situé au carrefour des scènes musicales américaines, africaines et caribéennes.

