Une étude publiée en février 2026 dans la revue scientifique Food Hydrocolloids ouvre une piste inattendue pour valoriser l’une des plus grandes nuisances marines de la Grande Caraïbe : transformer la sargasse pélagique en alginate alimentaire de qualité.
Menée par des chercheurs de trois universités de Floride (Florida State University, Florida Atlantic University et Florida International University), cette recherche propose non pas de combattre le sargasse, mais d’en tirer parti.
Un fléau qui s’alourdit chaque année
Les chiffres donnent le vertige.
En 2026, quelque 10 millions de tonnes métriques de sargasses flottent déjà dans l’Atlantique, pour s’échouer sur les côtes caribéennes et floridienne.
Depuis 2011, ces accumulations de Sargassum natans et S. fluitans se sont intensifiées, s’étendant à travers la Grande Ceinture Atlantique de Sargasses, de la mer des Caraïbes au golfe du Mexique jusqu’aux côtes ouest-africaines.
Sur les plages, le bilan est lourd : impacts économiques sur le tourisme, problèmes de santé publique liés aux émanations de sulfure d’hydrogène, et coûts de ramassage qui s’accumulent saison après saison.
De la nuisance à la matière première : le pari de l’alginate
Le cœur de la recherche repose sur une molécule bien connue de l’industrie agroalimentaire : l’alginate de sodium. Ce polysaccharide, présent à hauteur de 21% du poids sec du Sargassum selon les études de composition régionale, est déjà utilisé dans la crème glacée, les produits laitiers ou les vinaigrettes pour ses propriétés épaississantes, gélifiantes et émulsifiantes.
L’idée des chercheurs : optimiser l’extraction de cet alginate à partir de la sargasse pélagique, jusque-là ignoré comme source potentielle.
Résultat : sous des conditions d’extraction optimisées (80°C, 5 heures de traitement, concentration en carbonate de sodium de 0,3 M), le rendement en alginate brut atteint 44,2% du poids sec.
Trois prétraitements mis à l’épreuve : la pression gagne
L’originalité de l’étude réside dans la comparaison systématique de trois techniques de prétraitement appliquées avant l’extraction, jamais encore testées ensemble sur de la sargasse pélagique selon les auteurs. L’autoclavage (thermique), le traitement haute pression ou HPP (non-thermique), et la sonication (non-thermique) ont chacun produit des résultats très différents.
L’autoclavage, qui soumet la biomasse à 121°C sous pression, s’est révélé le plus destructeur : il réduit le poids moléculaire de l’alginate à moins de 15 kDa contre 136 kDa pour le contrôle non traité, effondre la viscosité à 3,23 mPa·s et diminue la résistance des gels à 77 g, contre 175 g pour le contrôle. Un alginate ainsi dégradé perd l’essentiel de ses propriétés fonctionnelles et devient peu adapté aux applications alimentaires.
La sonication pendant 10 minutes, en revanche, préserve remarquablement l’intégrité moléculaire avec un poids moléculaire de 83 kDa et produit la meilleure résistance de gel parmi les échantillons traités, entre 144 et 174 g. C’est la technique à privilégier pour les applications nécessitant de la texture : gels, encapsulations, systèmes structurés.
Le HPP à 400 MPa — l’équivalent, selon les chercheurs, de placer dix éléphants sur une surface — produit quant à lui l’indice d’émulsification le plus élevé : 17,2%, contre 5 à 6% pour l’autoclavage. Ce résultat s’expliquerait par une réduction partielle de la longueur des chaînes polymériques qui augmente leur mobilité, facilitant leur redistribution à l’interface huile-eau lors de l’émulsification. Cette technique est donc la plus indiquée pour les vinaigrettes, boissons ou émulsions.
La sécurité alimentaire : un préalable non négociable
La question des contaminants est traitée sérieusement. La sargasse peut accumuler des métaux lourds (arsenic, plomb, cadmium), ce qui exclut toute consommation directe de la biomasse brute. Les chercheurs ont mesuré sur leur échantillon océanique un taux de cadmium de 0,49 mg/kg de poids sec, dans la fourchette régionale caribéenne (0,1 à 1,4 mg/kg), et un taux de plomb inférieur au seuil de détection de l’appareil utilisé. Ces niveaux, rapportés aux limites du Codex Alimentarius (0,1 à 2 mg/kg pour le cadmium, 0,01 à 2,5 mg/kg pour le plomb), restent dans des plages basses. Surtout, les étapes successives de purification (lavage acide, précipitation à l’acide alginique, conversion en alginate de sodium) sont attendues pour abaisser encore significativement les résidus métalliques dans le produit final.
Par ailleurs, la structure chimique de l’alginate (son squelette, sa composition en acides guluronique et mannuronique, son ratio M/G compris entre 0,25 et 0,35) est restée intacte quel que soit le prétraitement appliqué. Les prétraitements modifient la taille des chaînes, pas leur chimie.
Un horizon réel, mais encore lointain
Les chercheurs situent eux-mêmes leur travail à la deuxième des trois étapes qu’ils ont définies : analyser la matière, en extraire des composés utiles, puis développer des produits finis. Cette troisième phase – créer de la crème glacée ou d’autres aliments à base d’alginate de la sargasse – nécessite davantage de financements, de tests et d’approbations réglementaires. Le projet bénéficie du soutien du National Institute of Food and Agriculture du Département américain de l’Agriculture (USDA).
Cette étude pose clairement un changement de paradigme dans la manière d’aborder la sargasse : non plus seulement comme un problème à gérer, mais comme une ressource à valoriser.
Pour les pays et territoires caribéens qui subissent de plein fouet les marées brunes depuis plus d’une décennie, ce repositionnement – du déchet vers l’ingrédient – mérite attention.




