La Grande Caraïbe expliquée, analysée et racontée autrement
Interview MAXI format : Camille Paulin, un entraîneur extraordinaire, figure fondatrice du karaté en Guadeloupe

Un parcours peu ordinaire…
Formé à Paris auprès du sensei Henry Plée, Camille Paulin devient en 1971 la première ceinture noire de la Guadeloupe. La même année, il remporte le championnat Antilles-Guyane et le tournoi de Trinidad.
En 1974, il ouvre son propre club, l’AGAM. Il a formé de grands champions mais surtout de grandes championnes, avec notamment Nicole Sarkis (26 fois championne de France en kata et en combat – en individuel et par équipe – championne d’Europe), Béatrice Joffroy, première championne d’Europe formée en Guadeloupe, Enide Lutin-Gantois, Hilda Cilirie.
En 1976, son initiative aboutit à la création de la première Ligue guadeloupéenne de karaté.
Si je vous parle de lui aujourd’hui, c’est qu’il y a quelques jours, j’ai eu l’opportunité de l’interviewer dans un lieu insolite : sous un abribus devant le collège du Raizet, aux Abymes.
Je dois cette rencontre à Yves Thôle, son ami. En effet, j’écris un livre-patrimoine consacré aux vies de Jacqueline Cachemire-Thôle et d’Yves Thôle, ce dernier ayant collaboré avec Camille Paulin dans les années 80. Ensemble, ils ont créé le Karaté au ka.
Camille Paulin et moi devions échanger 20 minutes. Nous avons finalement parlé une heure, car j’ai voulu en savoir plus sur sa passion pour le karaté. Il en parlait avec une telle ferveur que je devais connaître l’histoire. Alors, il m’a raconté son parcours d’entraîneur, ses voyages, ses efforts pour faire exister la Guadeloupe dans la Caraïbe et au-delà. Après notre échange, je n’avais qu’une envie : partager son parcours via le texte dont vous avez débuté la lecture.
Trêve d’introduction : la parole à Camille Paulin.
Comment avez-vous découvert le karaté ?
Je pense que c’est un don de Dieu. Je suis parti en France à l’âge de 16 ans. Je passais mon temps au sport, l’école n’était pas mon fort. Mes parents ont décidé de m’envoyer chez ma sœur, à Paris. J’habitais le 20e arrondissement.
Quelques mois plus tard, j’ai remarqué des affichettes publicitaires collées sur les gouttières, sur le karaté. Elle promettaient de rendre fort. J’ai pensé que c’était exactement ce qu’il me fallait, que je deviendrais invulnérable. Un raisonnement de jeune. J’ai pris l’adresse, acheté un kimono et commencé. Le premier jour, l’instructeur m’a montré un mouvement et m’a placé dans la ligne. Les autres passaient derrière moi en criant. Je n’avais jamais rien lu sur le karaté, je connaissais seulement le mot. Après le troisième cours, j’ai abandonné. Cette expérience a d’ailleurs orienté ma pédagogie par la suite.
Vous êtes pourtant revenu au karaté.
Pendant trois ans, je ne m’en suis plus préoccupé. J’ai pratiqué la boxe française pendant environ un an. Puis un camarade de classe, Lionel, assis à côté de moi en préparation à l’école de commerce, m’a parlé d’une discipline formidable : le karaté. Je lui ai demandé de ne pas m’en parler. Il a insisté pendant un mois : quand l’un de nous n’aurait pas envie d’y aller, l’autre le pousserait. Je lui ai promis d’aller regarder, et de nous inscrire si la séance me plaisait. Un jeune Japonais de 23 ans dirigeait le cours. Cela m’a plu, et nous nous sommes inscrits. Je l’avais prévenu de ne pas faire comme moi, de ne pas abandonner au bout de quelques semaines. Un jour, Lionel n’est plus venu.
Moi, j’ai continué, et je me suis retrouvé embrigadé dans le karaté.
Nous étions en 1967. Le propriétaire de la salle, cinquième ou septième dan, venait une fois par mois. Il s’asseyait et parlait de l’esprit du karaté, de la motivation, de la technique, du rôle du corps dans le mouvement.
Comment êtes-vous devenu entraîneur en Guadeloupe ?
Je suis rentré en Guadeloupe en 1967, après un an de karaté seulement, parce que j’avais suivi la dame qui est devenue Madame Paulin. Nous nous sommes fiancés, je me suis marié en 1968. En 1969, une nuit, vers 3 heures du matin, une petite voix m’a soufflé : Reprends ton karaté. J’avais repéré des pratiquants à la maison des jeunes, je les ai rejoints. Deux ceintures marron assuraient le cours en alternance, le lundi, le mercredi et le vendredi. J’ai suivi trois séances. Le lundi suivant, plus de ceintures marron, personne. Alors j’ai proposé d’assurer le cours. J’étais ceinture jaune, face à des débutants. J’ai donné le cours et j’ai continué avec le suivant, puis le suivant.
C’est une destinée. Je crois que Dieu donne une qualité à chaque personne. À nous de savoir la saisir et l’utiliser.
Je n’ai jamais cessé de penser karaté. J’achetais des livres, je lisais, je regardais des photos. Je m’endormais avec la photo d’un mouvement, glissée sous l’oreiller. Aujourd’hui, je ne pratique plus. Je reste pourtant plus karatéka que beaucoup de ceux qui pratiquent actuellement.
Quel était le rythme de vos entraînements à l’époque de vos grandes compétitions ?
À l’époque, nous nous entraînions parfois six heures par jour. Nous commencions à 4 h 30 du matin : une heure et demie de footing, une demi-heure d’étirements et de relaxation. L’après-midi, deux heures. Le soir, deux heures de cours collectif, parfois davantage à l’approche des championnats de France, pour peaufiner les élèves. Sans vouloir m’envoyer des fleurs, j’étais le seul entraîneur en France, toutes disciplines confondues, à proposer un entraînement professionnel. Il nous est même arrivé de rester enfermés dans la salle pendant le carnaval. Quand le mas arrivait, j’accordais 10 minutes aux élèves pour aller le voir. Ensuite, nous remontions et l’entraînement reprenait. Personne ne se plaignait.
Rigueur, discipline, entraînement. L’adhésion des élèves était totale. Les plus déterminées étaient les filles. Quand j’annonçais un stage le dimanche, je leur demandais d’en parler à leurs parents et de me répondre au cours suivant. Elles me disaient tout de suite : « M. Paulin, vous pouvez m’inscrire. Ne vous occupez pas de nos parents, nous nous en chargeons ». Et elles venaient. Les parents m’accordaient une confiance totale. Il faut dire que l’accès au club était libre : chacun pouvait s’asseoir et regarder son enfant s’entraîner. Ils voyaient la discipline.
Cette discipline commence dès le bord du tapis. Impossible d’entrer avec désinvolture. Au bord du tapis, tu t’arrêtes, tu salues, puis tu entres. Ce geste impose déjà une limite. Au début du cours collectif, tout le monde salue. Ensuite, pas question de bavarder ni de donner un coup de pied au voisin, surtout chez les enfants, qui ont tendance à se dissiper. Je n’avais aucun problème.
Votre époque a été celle des grandes rivalités, des voyages à l’international. Quels souvenirs ?
Max Dorville, mon meilleur ennemi, dirigeait son club à Pointe-à-Pitre. Nous nous faisions la guerre, et les championnats de Guadeloupe s’en ressentaient. Ce fut une époque incroyable.
Le karaté m’a beaucoup apporté. J’ai voyagé en Europe, en Amérique du Sud, en Amérique du Nord, dans la Caraïbe. Nous avons rencontré des gens de toutes obédiences, et nous avons toujours été très bien reçus.
En 1981, j’ai demandé que la Guadeloupe puisse disputer les championnats du monde en son nom propre. Je savais que la démarche n’aboutirait pas : nous sommes un département de la France. La question a toutefois été posée lors de l’assemblée générale de la Fédération mondiale. Cette année-là, nous étions en Espagne pour le championnat d’Europe. Nous étions dans nos chambres quand le président de la fédération est venu me voir : « Paulin, qu’est-ce que tu me fais là ? Tu demandes à être indépendant de nous ? » J’ai répondu oui, que nous avions de quoi rivaliser avec eux et accomplir des choses dans la Caraïbe et au niveau mondial. Il m’a opposé sa position politique : s’il m’accordait l’autorisation, le ministère le mettrait dehors. Je le savais. Je voulais faire pression sur lui pour qu’il me respecte. J’ai retiré ma demande, il est retourné en réunion annoncer le retrait de la Guadeloupe, et l’affaire en est restée là.
Une autre anecdote. À Trinidad, nous avons rencontré le Japon. En individuel, les Japonais ont presque tout gagné, sauf face à Faustin, un Guadeloupéen aujourd’hui parmi les plus hauts gradés français, 9e dan. Nous avions bousculé le Japon. Et nous n’étions pas venus avec notre meilleure équipe, puisque tout le monde ne pouvait pas se déplacer : trois bons éléments et deux moyens. Le Japon a ensuite organisé une soirée à son ambassade à Trinidad et nous faisions partie des invités.
Pendant le cocktail, des Japonais nous ont demandé : « Qui est le Japonais qui vous entraîne ? » Il a répondu : « Il n’y a pas de Japonais. Nous sommes des Japonais caribéens. Voilà la qualité technique que nous avions à l’époque ».
Comment avez-vous construit ces relations internationales ?
Rien n’avance sans réseau. Il faut entretenir des relations. Par exemple, j’étais devenu un ami direct du président de la Fédération panaméricaine, M. Anderson, un Américain. Je l’appelais : « J’ai besoin de toi, j’organise un tournoi en Guadeloupe, tu m’envoies une équipe ? » Il me répondait : « Pas de problème. » Un autre exemple : la Guadeloupe siégeait depuis 3 ans à la Fédération panaméricaine quand la Barbade, longtemps restée attachée au Japon, a créé sa fédération et demandé son adhésion. Dès l’assemblée, ses représentants ont demandé pourquoi la Guadeloupe était présente, puisqu’elle n’est pas un pays indépendant. Les délégués d’Amérique du Sud et du Nord leur ont répondu : « Vous venez d’arriver, contentez-vous d’entrer. La Guadeloupe est membre à part entière. » Ils n’ont plus rien ajouté.
D’autres personnes ont compté dans ce parcours.
J’ai notamment eu à mes côtés Marilyn Sarkis. Elle n’avait jamais fait de karaté, et je l’ai nommée présidente de la Ligue de karaté. Une femme de caractère, qui n’avait peur de personne. Un jour, elle s’est présentée au bureau du président de la fédération et lui a lancé : «Vous allez me recevoir ! »
Quel regard portez-vous sur le karaté guadeloupéen aujourd’hui ?
Le karaté est un peu en gestation. Comme dans tout le sport guadeloupéen, des générations commencent à 9 ou 10 ans et disparaissent à 16 ou 17 ans. Ils partent à l’université dans l’Hexagone, ou les parents exigent de faire passer l’école avant le sport. Nous n’arrivons jamais à bâtir une base solide.
Aujourd’hui, quand la Ligue me sollicite, je donne mon avis, sans chercher à influencer l’évolution de notre karaté. Quand quelque chose ne va pas, j’exprime mon désaccord, sans aller plus loin. Chaque club, dans chaque commune, a sa propre vision du karaté, et toute la difficulté est là. Il faut des dirigeants sérieux. Certains ouvrent des clubs sans aucune idée de la réalité de leur discipline ni de ce qu’ils veulent en faire. Ils ne s’informent pas, ils lisent peu, ils reproduisent des gestes. Le karaté n’est pas qu’une affaire de gestes. C’est un état d’esprit, une façon de vivre.
Le karaté m’a beaucoup rapproché de la religion. Beaucoup de gens vont à l’église, mais combien suivent vraiment les principes du Christ ? « Aime ton prochain comme toi-même. » Le karaté fonctionne de la même manière : beaucoup de pratiquants, très peu d’élus. Il faut faire des efforts sur soi-même, se remettre en question, s’astreindre à un entraînement régulier. Deux séances par semaine ne suffisent pas.
Avez-vous pensé à raconter ce parcours dans un livre ?
« Je ne suis pas un littéraire. Parfois, je me dis que j’aurais pu écrire un livre. Je ne suis pas non plus un politicien du sport. Quand j’ai quelque chose à dire, je le dis, sans me mettre en avant. Nous avons néanmoins vécu des aventures extraordinaires. »
« Je dormais karaté, je pensais karaté, je mangeais karaté. Ma vie a été rythmée par le karaté. »



