Marché du travail en Guadeloupe : entre pénurie de compétences et abondance de candidats

La Direction de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités de la Guadeloupe (DEETS), en partenariat avec France Travail et la Dares, vient de publier son analyse annuelle des tensions sur le marché du travail guadeloupéen.

Un document riche en enseignements, qui dresse un tableau paradoxal de l’archipel. Le chômage reste structurellement élevé mais les employeurs peinent de plus en plus à recruter.

Une tension qui monte, à rebours de la tendance nationale

Alors que les tensions sur le marché du travail reculent en France hexagonale après un pic historique en 2023, la Guadeloupe suit la trajectoire inverse : son indicateur synthétique de tension progresse. Depuis son point le plus bas atteint en 2014, la pression sur le recrutement n’a cessé d’augmenter dans l’archipel, une tendance qui s’affirme donc une décennie plus tard.

L’écart entre les deux territoires reste néanmoins important. L’indicateur guadeloupéen demeure nettement inférieur à celui de l’Hexagone, en raison d’un nombre de demandeurs d’emploi inscrits à France Travail encore très élevé — 499 pour 1 000 emplois en 2024, contre 615 en 2019. Ce volant de main-d’œuvre disponible agit comme un amortisseur naturel des tensions. Mais ce coussin s’amenuise, et les signaux d’alerte se multiplient.

Les projets d’embauche sont en recul d’une année sur l’autre, passant de 17 580 à 16 320. Et surtout, la part des recrutements anticipés comme difficiles par les employeurs eux-mêmes ne cesse de grimper : elle atteint 47,9 % en 2024, contre 43,6% en 2019 et seulement 35,4% en 2015.

En 10 ans, les employeurs guadeloupéens ont donc basculé d’une relative confiance à une inquiétude croissante face à leurs propres besoins de recrutement.

Le paradoxe guadeloupéen : beaucoup de candidats, mais pas les bons

Le cœur du problème n’est pas quantitatif, il est qualitatif.

L’étude révèle un décalage structurel entre les compétences recherchées par les employeurs -de plus en plus qualifiées – et celles que proposent les demandeurs d’emploi. L’inadéquation formation-emploi est identifiée comme l’un des déterminants majeurs des tensions actuelles.

Ce phénomène se lit clairement dans les données sectorielles.

  • Dans le BTP, les tensions proviennent principalement de ce fossé entre ce que requiert l’emploi et ce qu’offre la formation disponible.
  • Dans l’industrie, c’est l’intensité d’embauche combinée à l’inadéquation géographique qui dominent.
  • Dans le secteur tertiaire qui représente la majorité des emplois de l’île, c’est la non-durabilité des contrats et la faible attractivité salariale qui freinent les recrutements.
  • L’agriculture, elle, cumule des conditions de travail exigeantes et une inadéquation spatiale entre l’offre et la demande.

46 métiers en tension, avec des pointes dans le bâtiment et la santé

Au total, 46 métiers sont identifiés en tension en Guadeloupe en 2024. Certains figuraient déjà dans les précédentes publications, mais leur situation s’est aggravée. D’autres apparaissent pour la première fois, comme les ingénieurs d’études ou les ouvriers qualifiés de l’assemblage mécanique.

Le secteur du bâtiment concentre le plus grand nombre de métiers sous pression, et ce sont les profils les plus qualifiés qui manquent le plus : techniciens experts et chargés d’études, ingénieurs du BTP, cadres de chantier. Ces métiers en tension représentent près de 2 000 emplois en 2024. Dans l’industrie, ce sont les soudeurs et les ouvriers qualifiés en montage mécanique qui sont recherchés, dans un secteur qui recrute aux meilleurs niveaux de qualification et propose des emplois durables.

La santé n’est pas en reste. 3 familles professionnelles paramédicales restent sous tension :

  • les autres professionnels paramédicaux
  • les techniciens médicaux et préparateurs
  • les spécialistes de l’appareillage médical.

Le manque de lien entre formation et emploi, couplé à une forte intensité d’embauche, explique ces difficultés. Pour les professionnels paramédicaux au sens large, la non-attractivité salariale constitue un frein supplémentaire.

Dans le secteur des services à la personne, les aides à domicile – avec 3 287 emplois, l’un des plus gros employeurs de l’archipel – figurent parmi les métiers en tension forte. Un résultat qui s’explique par des conditions de travail contraignantes, une non-durabilité de l’emploi et une attractivité salariale insuffisante.

Des secteurs épargnés, une agriculture en retrait

L’agriculture enregistre quant à elle une baisse significative des tensions en 2024, après s’être longtemps maintenue proche de la moyenne régionale. Seul le métier d’éleveur reste identifié comme en tension, dans une moindre mesure qu’en 2022.

À l’inverse de ce qui est observé en France hexagonale, où l’informatique et les télécommunications concentrent 6 métiers en tension sur 10 dans leur secteur, la Guadeloupe n’en compte qu’environ quatre sur dix dans ces domaines. Un écart qui illustre à la fois un tissu économique différent et un retard potentiel dans la transition numérique du territoire.

Ce que ces chiffres disent de la Guadeloupe de demain

Au-delà des statistiques, ce rapport dessine les contours d’un marché du travail guadeloupéen en mutation profonde. L’archipel dispose encore d’une main-d’œuvre abondante, mais celle-ci ne correspond plus toujours aux besoins d’une économie qui se complexifie. Les employeurs recrutent de plus en plus sur des postes qualifiés, dans des secteurs – BTP, industrie, santé, maintenance – où la formation initiale est déterminante et peu substituable.

Le risque, à terme, est celui d’une double fracture : d’un côté, des demandeurs d’emploi nombreux mais éloignés des compétences recherchées ; de l’autre, des entreprises contraintes de laisser des postes vacants faute de candidats adaptés. L’enjeu de l’adéquation formation-emploi, que ce rapport place au centre de son analyse, apparaît donc comme un levier décisif pour l’avenir économique de la Guadeloupe.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice en Guadeloupe. Caribbean blogger depuis 2007.