Noemí Espinoza Madrid, Secrétaire générale de l’Association des États de la Caraïbe : « Notre région peut choisir d’être actrice de son propre avenir »

Au fil de ma carrière, j’ai mené une foule d’interviews qui m’ont marquée. Mes entretiens avec des responsables d’institutions régionales caribéennes figurent dans la liste. En effet, obtenir directement leurs points de vue sur des enjeux de la Grande Caraïbe est bien sûr enthousiasmant.

Lorsque la proposition m’a été faite d’interviewer Noemí Espinoza Madrid, Secrétaire générale de l’Association des États de la Caraïbe (AEC), j’ai immédiatement dit oui. Je la suis depuis sa prise de fonction le 1er janvier 2025. À noter qu’elle est la 8e Secrétaire générale et la première Hondurienne à diriger l’organisation.

De plus, cela fait des années que j’écris sur l’AEC, puisqu’elle fait partie des organisation régionale majeure avec ses 25 États membres et 10 membres associés. Chaque territoire bordant la mer des Caraïbes y siège !

Au cours de cette interview, Noemí Espinoza Madrid est revenue sur son parcours, le Plan stratégique « Grande Caraïbe 2035 » (auquel j’ai déjà consacré un billet de blog et un épisode de mon podcast ), la situation d’Haïti ou encore la place des territoires français.

30 ans de diplomatie

Qu’est-ce qui, dans votre parcours, vous a préparée à diriger l’AEC ?

Je suis diplomate de carrière au service du gouvernement hondurien depuis 1996, soit 30 ans. Mon parcours a connu bien des détours. J’ai commencé au service extérieur, dans un consulat à New York. J’y suis arrivée très jeune, pour une année seulement. Cette année s’est transformée en 27 ans, avec une courte interruption de deux ans. Après le consulat, j’ai rapidement rejoint la Mission du Honduras auprès des Nations unies, puis j’ai travaillé pour l’ONU elle-même, dans l’une de ses agences de développement.

J’ai travaillé dans l’architecture du développement et des droits humains aux niveaux mondial, régional et national. Cette expérience m’a donné une très bonne compréhension des besoins en matière de développement et de droits humains à chaque échelon, en particulier en Amérique latine et dans la Caraïbe. Or, l’AEC possède deux bras : le Secrétariat, bras politique très proche du travail d’un diplomate, et la coopération, qui relève du développement. Mon travail dans les bureaux régionaux et nationaux m’a préparée à piloter les efforts de coopération de l’AEC.

Lequel de ces deux bras préférez-vous, le politique ou celui de la coopération ?

C’est une grande question. Pour être très franche, je préfère le politique. En tant que diplomate, j’y ai davantage travaillé. La négociation d’un texte ou d’un résultat précis, c’est un exercice dans lequel je me sens très à l’aise. Il reste essentiel pour moi de comprendre l’autre volet afin de travailler avec les collègues qui s’en chargent. Néanmoins, ma préférence va aux travaux intergouvernementaux.

Vous avez travaillé sur la réduction des risques de catastrophe. Comment appliquez-vous cette expertise à notre région ?

J’ai travaillé sur de très nombreux sujets, dont la réduction des risques de catastrophe. Dans ma carrière avant l’AEC, l’essentiel concernait plutôt le changement climatique au sens large et les grands accords climatiques. J’étais à l’ONU pour l’Accord de Paris et pour tout ce qui a suivi. J’étais même présente à l’époque du Protocole de Kyoto, son précurseur. La réduction des risques de catastrophe s’inscrit dans ce cadre plus large du climat.

J’espère que plus personne ne conteste la réalité du changement climatique, face auquel notre région est particulièrement vulnérable.

Le prendre au sérieux et agir est fondamental pour notre bien-être. Cependant, tout ne dépend pas de nous : le multilatéralisme exige que toute la communauté internationale s’y mette. Nous, dans la Grande Caraïbe, n’avons pas créé cette crise, ou très peu. Pourtant, c’est nous qui en subissons les conséquences les plus lourdes.

Une organisation à revitaliser

Qu’avez-vous trouvé en arrivant au Secrétariat, et qu’avez-vous décidé de changer ?

Je suis arrivée en janvier 2025 dans une organisation âgée de 30 ans, presque autant que ma carrière. J’ai trouvé une organisation dotée d’un mandat formidable et un groupe de personnes remarquables qui y travaillaient, au Secrétariat comme au sein des États membres. Toutefois, le monde de 2025 n’avait plus grand-chose à voir avec celui de 1994, année de création de l’AEC.

J’ai donc hérité d’un mandat pour revitaliser l’organisation et élaborer un plan stratégique. L’organisation n’en avait jamais eu. Ma première année y a donc été largement consacrée. Nous avons procédé de manière très consultative, avec des réunions associant tous nos États membres, des experts des Nations unies, du monde universitaire et d’autres horizons. J’ai beaucoup profité de mon réseau de l’ONU. Tout a commencé par une réunion de haut niveau à Trinidad-and-Tobago, car je crois que personne ne détient la vérité absolue. Les États membres connaissent les priorités, les experts apportent leur regard.

J’ai d’abord modifié l’orientation stratégique de l’organisation pour la moderniser. Les priorités restent sensiblement les mêmes, désormais pensées pour 2026 et au-delà. J’ai également transformé une grande partie du fonctionnement interne, car pour que le Secrétariat puisse porter cette nouvelle vision, il fallait changer notre façon de travailler : de nouvelles possibilités de mobiliser des ressources, la possibilité de travailler avec le secteur privé, une structure organisationnelle adaptée à nos ambitions. Cette année a été une année de grands changements.

Les équipes du Secrétariat ont-elles adhéré à ces changements ?

Certaines personnes résistent au changement, d’autres s’en enthousiasment. Tout le Secrétariat a participé, à 100 %, à ces réunions dès le départ. Des groupes de travail ont été organisés avec les consultants chargés de l’élaboration du plan. Je l’ai dit dès mon arrivée : nous allons construire ensemble, car ceux qui savent vraiment comment les choses fonctionnent sont ceux qui y travaillent déjà.

Il existe toujours une résistance humaine au changement. Pour ma part, j’y suis très ouverte. Le changement est l’une des seules certitudes de cette vie.

Focus sur le plan « Grande Caraïbe 2035 »

Le plan  stratégique « Grande Caraïbe 2035 – Un horizon partagé : de notre mer commune vers un développement durable et un bien-être collectif » part d’un constat : une région « en danger d’être laissée pour compte ». Laissée pour compte par qui ? Et le diagnostic est-il devenu irréversible ?

Je le dis d’emblée : rien n’est irréversible et la région n’a pas encore été laissée pour compte. Nous devons néanmoins être conscients du monde dans lequel nous vivons. L’élaboration du plan stratégique, au début de mon mandat, m’a obligée à regarder où nous en sommes et où nous allons. Le monde actuel connaît des tensions géopolitiques et des crises imbriquées : la crise climatique, les guerres, les migrations, qui touchent durement de nombreuses personnes dans notre région.

Le risque d’être laissés pour compte existe d’abord si nous continuons à faire les choses comme nous les avons toujours faites. Ensuite, je constate une tendance plus marquée en 2026 : les pays de la Grande Caraïbe entrent dans le jeu des tensions géopolitiques et compromettent leurs propres intérêts sous l’effet d’autres forces. C’est une grave erreur. Un rapport récent de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC) traite de ces ruptures de la mondialisation. Son idée principale : nous pouvons choisir d’être acteurs de notre avenir, ou être soumis à ce que quelqu’un d’autre pense que nous devrions faire.

Le plan l’affirme : nous avons la capacité d’agir collectivement en tant que Grande Caraïbe. Cela ne signifie pas être d’accord sur tout. Nous ne le serons pas.

Sur ce qui nous rassemble en revanche (protéger notre climat, protéger nos populations, négocier avec tout le monde, nouer des alliances pratiques sans nous aligner sur un seul camp), nous devons être plus habiles. Nous pouvons nous rapprocher d’une grande puissance pour le commerce, travailler avec une autre parce qu’elle nous aidera à protéger la mer des Caraïbes, et avec une troisième pour autre chose. Nous ne le faisons pas assez, et nous sommes en danger si nous restons aveugles à une partie de l’équation au lieu d’agir dans notre propre intérêt.

Il existe de nombreuses formules : coopération fonctionnelle, multilatéralisme pragmatique. La CELAC parle, je crois, de non-alignement stratégique. Encore une fois, nous n’avons pas à être d’accord. Il est possible d’être de gauche ou de droite. Toutefois, nous avons une responsabilité, et le Secrétariat de l’AEC a la responsabilité de protéger la mer des Caraïbes et les populations qui vivent sur ses rivages.

Vous demandez justement la reconnaissance de la mer des Caraïbes comme « zone spéciale de développement durable ». Comment l’AEC peut-elle réussir sur ce point ?

Cette désignation a été négociée à l’Assemblée générale des Nations unies. Il existe une résolution, déjà ancienne, qui reconnaît la mer des Caraïbes comme zone spéciale de développement durable. C’est un acquis important. Nous ne sommes pas les principaux responsables du changement climatique et pourtant nous le subissons. Pour faire face à ces enjeux, nous devons collaborer avec les Européens, les États-Unis, la Chine, les autres pays d’Asie, les pays africains.

Être reconnu comme zone spéciale facilite l’accès aux financements des bailleurs et le travail collectif, car l’objectif est clair : protéger une zone spéciale de développement durable.

Le sujet revient tous les deux ans à l’Assemblée générale, et il y sera examiné cette année. Nous avons déjà transmis le projet de rapport qui est ensuite publié par le Secrétaire général de l’ONU. Mon ambition est de rendre cette reconnaissance un peu plus concrète, de préciser ce qu’elle signifie. L’AEC est la seule organisation qui couvre chaque pays ou territoire touchant la mer des Caraïbes, tous membres ou membres associés. Elle est donc le mécanisme idéal pour faire avancer les questions liées à cette mer.

Prenons les sargasses, un sujet sur lequel je sais que la Guadeloupe travaille beaucoup. Je le dis souvent : les sargasses ne savent pas si elles sont en Guadeloupe, à Cancún ou à Trinidad-et-Tobago. Qui mieux que l’AEC pour apporter des solutions, en travaillant avec d’autres bien sûr ? Voilà le sens de la zone spéciale : un instrument politique qui nous aide à travailler ensemble.

Complémentarité plutôt que concurrence

La CARICOM, la CELAC, l’OECO existent déjà. Qu’est-ce qui distingue l’AEC de ces organisations ? Font-elles la même chose ?

C’est une question très importante, car beaucoup de gens se demandent à quoi bon d’avoir toutes ces organisations. Les enjeux liés au bien-être et à la dignité des peuples de la Grande Caraïbe sont si vastes qu’aucune organisation n’a besoin d’occuper seule le terrain. Il existe aussi des différences.

  • La Communauté caribéenne (CARICOM) est un mécanisme d’intégration qui travaille sur un marché commun et sur la façon dont ses pays peuvent se rassembler. Tous les pays de la CARICOM sont membres de l’AEC.
  • L’Organisation des Etats de la Caraïbe Orientale est similaire, centrée sur les pays de la Caraïbe orientale.
  • La Communauté des États latino-américains et des Caraïbes (CELAC) est davantage un organe politique.
  • L’AEC a la chance de ne pas avoir à traiter ces questions, très compliquées aujourd’hui. Il est même difficile de s’entendre sur le fait qu’une zone soit ou non une zone de paix.

J’ai toujours insisté sur la complémentarité et la non-duplication.

Un exemple concret : depuis que je suis Secrétaire générale, nous avons commencé à travailler avec Haïti. Haïti est membre de l’AEC, de la CARICOM, de l’ Organisation des États américains (OEA) et d’autres organisations. Au début, certains États membres et certains responsables de ces organisations m’ont demandé ce que nous allions faire en Haïti, puisque tout le monde y travaillait déjà. J’ai répondu qu’Haïti est un État membre de l’AEC, qu’il souffre profondément, et qu’il serait inexcusable de ne rien faire. Si mes interlocuteurs pouvaient m’assurer que la situation en Haïti était réglée, alors nous nous retirerions. Ce n’est pas le cas.

J’ai parlé aux dirigeants de toutes ces organisations pour leur dire que je ne voulais pas dupliquer les efforts. Le monde est assez complexe, et Haïti a besoin de nous. Ce n’est pas le moment de se mettre en avant sur le plan institutionnel. Il faut vraiment résoudre le problème. Nous veillons aussi à ce qu’Haïti pilote ce que nous entreprenons. Nous avons créé un groupe de travail ad hoc présidé par Haïti et le Mexique, consacré aux questions humanitaires et de développement.

Je me suis rendue personnellement en Haïti et nous avons demandé aux autorités haïtiennes ce que l’AEC pouvait faire. Nous travaillons actuellement sur une plateforme de connaissances en ligne, un besoin exprimé par tous, y compris l’équipe des Nations unies en Haïti. Elle réunira les informations de tous les acteurs présents, y compris les organisations non gouvernementales comme la Croix-Rouge. C’est notre contribution. Nul besoin de rivaliser : il y a suffisamment à faire pour que nous travaillions tous ensemble.

Guadeloupe, Martinique : un rôle central attendu

La Guadeloupe et la Martinique sont membres associés. La Guadeloupe est engagée sur la réduction des risques de catastrophe, la Martinique sur le tourisme. Quel rôle attendez-vous des territoires français, y compris la Guyane et Saint-Martin, dans la mise en œuvre du plan 2035 et au sein de l’AEC ?

Je salue bien sûr la participation de tous nos membres associés, dont la Guadeloupe et la Martinique. J’ai eu le plaisir de me rendre en Martinique il y a quelques mois pour une conférence sur la sécurité. Je ne suis pas encore allée en Guadeloupe. Néanmoins, nous menons beaucoup de travaux avec la Guadeloupe, la Martinique et les autres territoires. Les membres associés constituent un lien précieux avec nos autres partenaires.

Vous êtes dans la mer des Caraïbes, vous faites partie de l’AEC. Sargasses, tourisme, catastrophes… Un ouragan ne va pas épargner une partie de la Caraïbe ! Nous devons tous être présents, et c’est là toute la singularité de l’AEC.

Votre contribution est fondamentale. Je suis très heureuse, et agréablement surprise, de l’apport de la Guadeloupe. La Guadeloupe est pionnière sur les sargasses, vous disposez de votre propre dispositif et vous avez accompli beaucoup. Nous pouvons apprendre de ce que vous faites, et d’autres aussi. Il en va de même pour la Martinique dans le domaine du tourisme. Votre lien avec la France vous ouvre également les portes de l’Union européenne. Je me suis rendue à Paris où j’ai rencontré les responsables chargés des Outre-mer. Ces portes ouvertes nous sont utiles, car ces sujets relèvent de leur intérêt direct. Je peux avoir des réunions dans d’autres pays sans territoires dans la Caraïbe, cependant ce n’est pas la même chose qu’avec un pays présent dans la région.

J’attends de la Guadeloupe, de la Martinique et des autres territoires qu’ils jouent un rôle de premier plan, direct et central, dans la mise en œuvre de notre plan stratégique.

Leur appartenance à l’Union européenne représente-t-elle un levier ou une contrainte ?

C’est une bonne chose, un levier. Je crois profondément aux partenariats avec d’autres pays et d’autres régions. L’Union européenne a beaucoup à offrir et un intérêt direct au bien-être de la Caraïbe qui ne peut que nous aider. J’ai eu de très bonnes réunions à Paris, avec l’ambassadeur de France à Trinidad-and-Tobago, ainsi qu’avec d’autres interlocuteurs européens et l’Union européenne elle-même. Sur les sargasses, justement, je me rendrai au Mexique pour la conférence sur les sargasses, organisée en partie par le Global Gateway, un mécanisme de l’Union européenne.

En conclusion, je crois vraiment que nous devons nous concentrer sur les très nombreux sujets qui peuvent nous être bénéfiques. Oui, nous vivons une époque difficile. Raison de plus pour travailler ensemble, être stratégiques et avancer là où c’est possible. Les sujets ne manquent pas. Soyons habiles. Avec l’Union européenne, nous n’avons peut-être pas besoin d’être d’accord sur tout, mais nous pouvons convenir que les sargasses sont un problème que nous voulons résoudre.

Ma conclusion

J’ai beaucoup apprécié cette interview, parce que Noemí Espinoza Madrid n’a pas éludé mes questions et a même mis le doigt là où cela fait mal : les désaccords entre Caribéens qui exposent notre région à des menaces venues de toutes parts. L’AEC dispose d’un plan et, en la personne de sa secrétaire générale, une voix forte. Je ne manquerai pas de solliciter un nouvel entretien dans quelques mois, afin de faire le point sur les différents axes de travail évoqués.

Mylène Colmar
Mylène Colmar

Journaliste, consultante éditoriale et éditrice, je décrypte la Grande Caraïbe depuis 2015. Mon objectif : rendre cette région plus lisible, plus compréhensible et plus visible auprès du grand public.