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Grande Caraïbe 2035 : l’AEC mise sur sa mer commune pour conjurer le risque d’être « laissée pour compte »

L’Association des États de la Caraïbe (AEC) a publié son Plan stratégique « Grande Caraïbe 2035 – Un horizon partagé : de notre mer commune vers un développement durable et un bien-être collectif », dont la dernière mise à jour date de mai 2026.
Présenté par la Secrétaire générale Noemí Espinoza Madrid, ce document de 61 pages marque, selon l’organisation, le début d’un nouveau cycle politique et institutionnel pour l’Association fondée en 1994. Décryptage d’une ambition régionale à dix ans.
Une région-pont, une mer-patrimoine
Le Plan s’ouvre sur un constat géopolitique fort : dans un monde marqué par l’affaiblissement de la mondialisation, l’érosion du multilatéralisme et l’intensification de la compétition géopolitique, la Grande Caraïbe « court le risque d’être laissée pour compte ». Pour l’AEC, la région constitue pourtant un pont naturel reliant l’Amérique latine, l’Amérique du Nord, l’Europe, l’Afrique, l’Asie et le Pacifique.
Le document rappelle le périmètre exact de cette Grande Caraïbe : les Caraïbes insulaires, l’Amérique centrale, le Mexique, la Colombie, le Venezuela, le Suriname et le Guyana. L’Association rassemble 25 États membres et 10 Membres associés, autour d’un bien commun central, la mer des Caraïbes, qui couvre environ 4,3 millions de km² et soutient le commerce, la biodiversité et les moyens de subsistance de millions de personnes.
Des chiffres qui disent la vulnérabilité
C’est dans la partie « Contexte » que le Plan livre ses données les plus parlantes, dressant le portrait sans fard d’une région fragile. Dans une grande partie des Caraïbes insulaires et des zones côtières, une personne sur 3 vit encore sous les seuils nationaux de pauvreté, et les inégalités de revenus comptent parmi les plus élevées au monde. La dette publique moyenne reste proche de 70 % du PIB, tandis que l’informalité touche plus de la moitié de la main-d’œuvre.
La dépendance alimentaire est tout aussi préoccupante : certains pays tirent entre 80 % et 90 % de leur consommation totale des importations. S’y ajoute la vulnérabilité climatique, qui frappe au cœur. Au cours des deux dernières décennies, les catastrophes liées au climat ont causé des pertes dépassant 100 milliards de dollars, et l’intensité des ouragans a augmenté de près de 25 %. Les pertes annuelles moyennes dues aux catastrophes naturelles sont estimées à 2 à 3 % du PIB dans les petites économies insulaires et côtières, un fardeau qui, dans certains États insulaires en développement, a parfois entraîné une croissance négative du PIB.
Le Plan note enfin une transition démographique en cours : d’ici 2050, l’âge médian de la population de la région atteindra 40 ans, sous l’effet d’une baisse de la fécondité et d’un vieillissement progressif.
Cinq priorités stratégiques pour structurer l’action
Le cœur du document repose sur cinq Priorités stratégiques interconnectées, déclinées ensuite en cinq Résultats à atteindre d’ici 2035.
La première, la préservation et la conservation de la mer des Caraïbes, ambitionne de faire reconnaître cet espace comme « Zone spéciale pour le développement durable ». Le document précise que Trinité-et-Tobago a inscrit une réserve concernant l’usage du terme « Zone de paix », signe des sensibilités qui traversent la région. Cette priorité passe aussi par le renforcement de la Commission de la mer des Caraïbes et de sa Sous-commission Sargasses.
La deuxième priorité, le commerce et les relations économiques extérieures, vise une intégration plus profonde et une diversification des exportations, en mobilisant un large réseau institutionnel : CEPALC, CNUCED, BID, OCDE, CARICOM, SICA, CAF, BDC et OECO.
La troisième, la réduction des risques selon une approche de justice climatique, s’aligne sur le Cadre de Sendai, l’Accord de Paris et l’Agenda 2030. La quatrième, le transport et la connectivité, cherche à moderniser des réseaux jugés « fragmentés, obsolètes et coûteux ». La cinquième, le tourisme durable, la culture et le patrimoine, s’appuie notamment sur la consolidation de la Zone de tourisme durable de la Grande Caraïbe.
La place de la culture et de l’« économie orange »
Pour une région où le patrimoine est un marqueur identitaire fort, le Plan accorde une attention notable à la culture. Il met en avant la dynamique « économie orange » (les industries créatives et culturelles telles que la musique, le design, le cinéma et les arts) décrite comme un moteur croissant d’innovation, d’opportunités pour les jeunes et de dynamisme économique.
La cinquième priorité insiste sur l’intégration de l’économie créative (gastronomie, artisanat et industries culturelles) dans l’offre touristique. Le document appelle à entrelacer les traditions autochtones, les traditions des personnes d’ascendance africaine et les traditions diasporiques avec les sites historiques, les langues et les expressions créatives, en soutenant notamment les sites inscrits à l’UNESCO. Une approche qui place les communautés non plus comme bénéficiaires, mais comme « cocréatrices de valeur ».
Genre, jeunesse et paix : les engagements transversaux
3 approches transversales irriguent l’ensemble du Plan.
– L’égalité de genre s’ancre dans l’Agenda régional de genre, le Consensus de Montevideo et la CEDAW, le document détaillant les inégalités persistantes dans chacune des 5 priorités.
– L’autonomisation des jeunes s’appuie sur un constat démographique : près de 160 millions d’adolescents et de jeunes vivent en Amérique latine et dans la Caraïbe.
– Le troisième engagement, consacré à la paix, à la stabilité et à la sécurité, réaffirme l’attachement de la région au règlement pacifique des différends, au respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, ainsi qu’à une culture de paix excluant le recours à la force et aux armes de destruction massive. Le Plan précise que son interprétation et sa mise en œuvre se feront « sans préjudice de la souveraineté des États ».
4 accélérateurs et une réforme du Secrétariat
Pour passer de l’ambition à l’action, le Plan identifie quatre accélérateurs : partenariats stratégiques, financement innovant, plaidoyer et communication, données et connaissances. Côté financement, le document mentionne des mécanismes innovants (échanges dette-climat et dette-nature, obligations de résilience, prêts liés à la durabilité) alignés sur l’Engagement de Séville issu de la Quatrième Conférence internationale sur le financement du développement.
L’AEC mise aussi sur la coopération Sud-Sud et triangulaire, et entend approfondir sa collaboration avec la CARICOM, le SICA, le SELA et la CELAC. Le Secrétariat, basé à Port of Spain (Trinité-et-Tobago), fera l’objet d’un renouveau institutionnel décrit comme « progressif et participatif », visant à optimiser les structures existantes plutôt qu’à en créer de nouvelles.
Une mise en œuvre par phases
Concrètement, le Plan stratégique sera déployé à travers deux plans de mise en œuvre successifs de cinq ans, appuyés par un Cadre de résultats et de ressources définissant indicateurs de performance, allocations financières et responsabilités institutionnelles. Un dispositif de Suivi, Évaluation et Apprentissage (SEA) accompagnera chaque phase, dans une logique de « document vivant » réactif au contexte.
Les Déclarations d’Antigua (2023) et de Montería (2025) avaient appelé à la revitalisation et à la modernisation de l’Association. Avec ce Plan, l’AEC entend désormais traduire cette aspiration partagée en résultats tangibles pour les peuples de la Grande Caraïbe.



